En Haïti, tout le monde est susceptible d?être kidnappé, même les morts. La loi n?accordant aucun droit aux mères vivant en concubinage, certaines profitent du climat d?insécurité pour tuer ou faire tuer leur compagnon polygame afin d?hériter de ses biens.
Polygame prospère, Jean Philippe est père de 17 enfants, issus de six lits. Seules les trois filles de sa première femme ont un acte de naissance. Sa dernière concubine, Yvette, 28 ans, veut à tout prix qu?il reconnaisse son enfant de six mois. Jean Philippe refuse obstinément. Après de vives discussions, Yvette as- somme le quadragénaire qui meurt sur le coup. Elle fait transporter le corps à la morgue, prétextant que le défunt a fait une chute.

Accompagnée de deux rastaquouères armés jusqu?aux dents, Magarette C., l?une des autres concubines du mort, fait bientôt irruption à la morgue, s?empare de force de la dépouille, se fait délivrer un certificat de décès par un fonctionnaire complaisant, puis va l?inhumer en pleine nuit à l?insu des autres femmes. « Il était méchant, vocifère Magarette qui entend bien profiter toute seule des trois maisons qu?il laisse en héritage. Les autres femmes qui pouvaient prétendre à l?héritage ont été obligées de se mettre à couvert pour se protéger de leur rivale qui proférait les pires menaces à leur encontre.

Phénomène surtout urbain, le kidnapping de cadavres est courant parmi les couches les plus déshéritées de Port-au-Prince. Encore récemment, Mirlande Borgelin, 16 ans, a eu la surprise de sa vie quand, le matin des funérailles de son père, elle apprit la disparition de son corps à la morgue. Il avait été trans- porté dans une autre morgue par une femme affirmant avoir eu trois enfants du défunt, assassiné par un ami de sa première concubine. Là encore, l?appât du gain a triomphé.
Abandonnées sans ressources dans une ville cruelle, certaines femmes empoisonnent ou font tuer le géniteur de leurs enfants, généralement insouciant et irresponsable. Ensuite, pour bénéficier de ses biens, elles s?emparent du cadavre, preuve tangible de leur union, et se font délivrer ? moyennant rémunération ? un certificat de décès par un fonctionnaire mal payé et peu regardant.
Concubinage et « bizarreries haïtiennes »
« La situation socio-économique du pays contribue beaucoup à ce phénomène social et une amélioration réduira ces bizarreries haïtiennes, estime le sociologue Jean Judson Joseph. Je connais des cas où des cadavres ont passé plus de quatre mois à la morgue et subi deux ou trois rapts avant d?être inhumés ! »
De nombreux Haïtiens découvrent en effet, ébahis, que la dépouille d?un membre de leur famille a disparu. « Ce phénomène dépasse le social car, placées dans la même situation, d?autres personnes ne commettront pas un tel crime, soupire le Dr Jean Rosier Descardes, juriste et vice-doyen de la faculté d?Ethnologie de l?Université d?État d?Haïti. La loi haïtienne ne reconnaît pas l?union libre, ce qui est grave puisque la majorité des Haïtiens ne sont pas mariés et le peu qui le sont ont des relations extraconjugales. »

Les Haïtiens pratiquent, en effet, à grande échelle la polygamie et le vagabondage sexuel, à la faveur d?un régime juridique sexiste. « La loi ne fait qu?encourager ce genre de pratiques puisqu?elle n?accorde aucun droit aux femmes vivant en concubinage, explique le juriste Gustave Durosier. Les lois haïtiennes sont contraires à la réalité ; elles n?accordent aucun droit aux enfants issus de l?union libre, et les mères, dans ce cas, risquent de perdre même leurs propres biens. »
Selon l?officier d?État civil de la Croix-des-Bouquets, une commune située en périphérie nord de la capitale, la majorité des actes de décès enregistrés dans son office sont contestés. « Parfois, d?autres personnes viennent pour contester un acte de décès déjà enregistré, alors que les gens ont souvent les photos et d?autres pièces du défunt, déclare Me Josué Alfred. Cependant, l?acte de décès reste une pièce justificative pour avoir droit à l?héritage du défunt. »
Indubitablement, le rapt des cadavres est aussi lié au problème de l?absence ou, du moins, au piètre état des archives publiques. « Dans la majorité des cas, les parties n?ont aucune pièce justificative, déclare le juge de paix de Plaisance, Me Moise Denard, qui incrimine la misère. Il nous faut des lois qui concordent avec la réalité pour en finir avec ces mauvaises pratiques. »