Michèle Montas, une combattante à l'ONU
Source: LE MONDE | 08.02.07
Le coup de téléphone, dimanche 31 décembre, l'a trouvée désemparée. "Voulez-vous être le porte-parole du nouveau secrétaire général de l'ONU ? Pouvez-vous commencer tout de suite ?" Michèle Montas n'était pas candidate. Elle ignorait que sa discussion avec l'équipe du nouveau secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, était un entretien d'embauche. Le poste est éminemment politique, intensément prenant. Mais à 60 ans, après avoir perdu son mari - assassiné - et échappé elle-même à la mort, la journaliste haïtienne n'allait pas se dérober.
Le jour même, Michèle Montas devenait le nouveau visage de l'ONU. Un visage grave, posé, élégant. Celui d'une femme qui porte en elle la rigueur d'une éducation de parents universitaires, issus de la vieille bourgeoisie de Port-au-Prince, capitale d'Haïti. A eux, elle était priée de s'adresser en français. Le créole était pour ses frères ou la nounou, qui lui apprend que "les pierres ont une âme".


"Les livres avaient beaucoup d'importance, se souvient-elle. Les principes aussi." Sa mère lui a enseigné qu'une "situation aisée implique des devoirs". La première rébellion de Michèle Montas sera contre la "religion étriquée" des bonnes soeurs de son école. "Je lisais les philosophes français, je n'étais pas dans le moule." Elle fera sa philo, mais ne passera jamais ses examens : sa tante et quatre cousins sont arrêtés par le régime de François Duvalier, qui soupçonne un cinquième cousin d'activités subversives. Ils sont emprisonnés à Fort Dimanche, surnommé "Fort la mort", d'où ils ne reviendront pas.


Michèle a 17 ans et se cache chez des proches, avant d'être envoyée au Etats-Unis par ses parents. Dans le Maine, en Nouvelle-Angleterre, elle découvre une certaine liberté, une culture et une langue. "Je me privais de glace à la fraise car je ne pouvais pas prononcer strawberry." Etudiante brillante, elle se spécialise en politique internationale et en journalisme. Elle obtient une bourse pour parfaire sa formation à Columbia.
La mort en 1971 de Papa Doc sonne pour elle le signal du retour, contre l'avis de son père : "Haïti est une terre glissante", dit un proverbe créole. "J'ai ce pays dans les os", explique-t-elle. Parce qu'elle est une femme, on lui confie la page culturelle d'un journal haïtien. Le poste aura pour seul avantage de placer sur sa route, dans un cinéma, "un bonhomme avec une pipe", Jean Dominique, de seize ans son aîné, qui "l'intrigue". L'intérêt est réciproque. Jean vient de monter Radio Haïti Inter et lui demande de former une équipe.


Suivent les années Jimmy Carter. Jean-Claude Duvalier, Baby Doc, est contraint par la nouvelle administration américaine à un peu plus de souplesse. Radio Haïti Inter teste ses limites, multiplie enquêtes et reportages. Même si son père en est outré, Michèle vit avec Jean, dans son ombre. Lui est bouillonnant, écrit des éditoriaux enflammés. Elle est calme, réfléchie, formée à l'école anglo-saxonne. Le 28 novembre 1980, la police politique fait irruption dans la station de radio. Jean se réfugie dans l'ambassade du Venezuela. Michèle est emprisonnée, mais l'administration Carter intervient : cinq jours plus tard, elle atterrit à Miami. Jean Dominique la retrouve, ils s'installent à New York, où elle entre à la radio de l'ONU.


En 1986, avec le départ de Baby Doc et la chute de la dictature, le pays connaît "un "printemps de Prague" dans un pays où il n'y a pas de saisons". Le couple fait un retour triomphal et rouvre la radio. Jean Dominique, défenseur des pauvres, s'enthousiasme pour Jean-Bertrand Aristide, dont le "côté prophète" inquiète son épouse. Le prêtre des bidonvilles est élu en décembre 1990 puis renversé l'année suivante par l'armée.
Nouvel exil pour Michèle et Jean, et nouveau retour dans le sillage d'Aristide, en 1994, pour six années d'un journalisme sans complaisance à l'égard du nouveau pouvoir. Jusqu'au drame, "un coup de tonnerre dans un ciel clair".
C'était un lundi, le 3 avril 2000. A 6 h 03, le journal s'interrompt. A la radio, une voix affolée crie que des "zinglindos" (des bandits) sont là. Quelques minutes plus tard, Michèle se faufile entre des policiers et découvre, à terre, le corps de Jean. "J'ai essayé de lui parler." Elle n'a pas vu les impacts : deux dans le coeur, deux dans les carotides. Du travail de professionnel.
Les funérailles sont un événement national. "Jean ne m'appartenait plus", se souvient Michèle Montas. Elle retourne à la radio et entame un combat pour la justice, ponctué d'éditoriaux commençant invariablement par : "Bonjour, Jean." L'enquête conduit à "des gens haut placés dans le régime Lavalas", le parti du président Aristide, qui fait obstruction. Les commanditaires ne seront jamais punis, mais le montant du contrat sur le couple est connu. "Seulement 60 000 dollars, cela m'a vexée", dit-elle en souriant.
Le 25 décembre 2002, alors qu'elle rentre d'un dîner, des tueurs abattent son garde du corps, Maxime Séide, de dix balles. Michèle n'a que le temps de s'abriter dans sa maison, dont le portail se ferme juste à temps. C'est en s'allongeant plus tard sur le sol, au côté de la mère en transe du jeune homme décédé, qu'elle décide d'arrêter. "J'ai compris qu'ils ne renonceraient jamais." Le 23 février 2003, Radio Haïti Inter se tait.
Michèle Montas s'exile de nouveau à New York. En septembre 2003, elle devient un porte-parole tout indiqué pour la présidence caraïbéenne de l'Assemblée générale de l'ONU. S'exprimer au nom de 191 pays est un travail ingrat, dont elle s'acquitte parfaitement. En 2004, elle reçoit une lettre de menaces en créole, change d'appartement, et devient directrice de la radio en français de l'ONU, un poste peu exposé.
Dans un monde fait de quotas informels, Michèle Montas - parfaitement anglophone - offrait le triple avantage d'être une femme, originaire d'un pays du tiers-monde, et francophone. Face aux questions des journalistes, qui cherchaient à jauger l'équipe du nouveau secrétaire générale de l'ONU, ses premières réponses furent hésitantes.
"Elle peut encaisser, il faut la laisser arriver", plaide Jérôme Longue, de la radio de l'ONU. Selon un responsable onusien, "Ban l'a déjà intégrée dans son cercle rapproché". "Je crois en l'ONU, affirme Michèle Montas. On l'a tellement vilipendée qu'on oublie à quoi elle sert." Elle entend le rappeler, à sa manière, courtoise mais ferme.
1946
Naissance à Port-au-Prince (Haïti).
1973
Débuts sur Radio Haïti Inter.
1983
Mariage avec le journaliste Jean Dominique, en exil.
2000
Jean Dominique est assassiné.
2004
Sortie d'un film sur le couple, "The Agronomist", de Jonathan Demme.
2007
Devient porte-parole du nouveau secrétaire général de l'ONU.