Jusqu'où l'espoir ? Un an après l'élection de René Préval, Haïti est toujours plongé dans l'insécurité
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 février 2007
Un an après l'élection de René Préval, Haïti est toujours plongé dans l'insécurité
L'arrivée au pouvoir de René Préval l'an dernier permettait d'entrevoir des jours meilleurs pour Haïti.
Se tenaient il y a tout juste un an, le 7 février 2006, des élections en Haïti censées tourner la page sur l'ancien président Jean-Bertrand Aristide, chassé du pouvoir en février 2004. Un an plus tard, les critiques pleuvent sur le président René Préval pour en avoir si peu fait pour réduire l'état d'insécurité dans lequel vivent les habitants de Port-au-Prince et relancer la construction démocratique haïtienne. «Le crime organisé et la violence criminelle menacent de submerger Haïti», affirmait cette semaine l'International Crisis Group.
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«Dans tous les pays, on négocie avec les bandits. Personne ne nous fera changer d'avis: moi et le président, nous continuerons à négocier avec les bandits», a redit fin novembre 2006 le premier ministre haïtien Jacques-Édouard Alexis.
Négocier avec les bandits? La déclaration a soulevé un tollé à Port-au-Prince, où deux enlèvements particulièrement odieux viennent de se produire. Celui de Farah Dessources, une étudiante de 20 ans, torturée et assassinée par ses ravisseurs. Son corps mutilé a été retrouvé à la mi-novembre, alors que sa mère avait pourtant versé une rançon. Celui, ensuite, d'un gamin de six ans, Carl Roobenz Francillon, dont le cadavre a été retrouvé quelques jours plus tard. Il avait été enlevé à la sortie de l'école. Ses parents ont payé la rançon, ses ravisseurs l'ont étranglé.


L'écoeurement populaire devant l'inaction du gouvernement et de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) à juguler les violences et l'insécurité a alors atteint un comble. La rue a fait savoir son ras-le-bol, une fois de plus. Les enlèvements se sont poursuivis en décembre, ciblant les enfants. L'un des plus spectaculaires a donné lieu à la séquestration de 13 petits dans un autobus d'écoliers. Terrorisées, les directions d'école ont précipitamment mis fin à l'année scolaire.


Sous pression, le président René Préval, entré en fonction six mois auparavant sur promesse de rétablir l'ordre, a finalement accepté que la MINUSTAH, en collaboration avec la Police nationale haïtienne (PNH), effectue des raids et des patrouilles dans les bidonvilles chauds de Cité-Soleil et Martissant, contrôlés par les gangs. Depuis, les choses se calment épisodiquement, dit-on, sans trop espérer que dure vraiment l'accalmie, d'autant que les responsables onusiens ont publiquement constaté avant-hier que les gangs se réarmaient et avaient accès à des «munitions incroyables».


Dans un rapport intitulé «La terreur s'installe à Port-au-Prince», le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) traçait récemment un portrait terrifiant: au moins 721 personnes ont été assassinées, dont 28 policiers et quatre Casques bleus, de janvier à novembre 2006, dans une région métropolitaine qui compte environ deux millions d'habitants. Était devenue à ce point anarchique la situation dans la capitale, écrivait récemment AlterPresse, que les bandits en avaient «pratiquement pris le contrôle» à la fin de l'année dernière.


Sombre bilan des premiers moments de la présidence de M. Préval, déclaré président élu, sous la bannière du parti L'Espoir, dans la foulée du scrutin bâclé du 7 février 2006. Organisée sous le coûteux parrainage de la communauté internationale, emmenée par la France, le Canada et les États-Unis, l'élection étaient censée effacer la mémoire de Jean-Bertrand Aristide, chassé du pouvoir en février 2004 sous les pressions intérieures et américaines, et donner un nouvel élan au processus démocratique en Haïti, qui n'en finit plus de trébucher depuis le renversement, il y a eu 21 ans cette semaine, du dictateur Jean-Claude Duvalier.
La main d'Aristide
En lieu et place, «nous assistons à une forme de retour au pouvoir d'Aristide», estime Marthe Lapierre, responsable depuis 1988 du dossier haïtien à Développement et Paix. Elle est rentrée de Port-au-Prince début décembre: «Jamais je ne me suis sentie si peu en sécurité.» Le pays continue de s'enfoncer, dit-elle: «Continue de s'appliquer le même modèle de pouvoir, fondé sur la corruption politique, judiciaire et policière, les pots-de-vin, le clientélisme, les collusions avec les trafiquants de drogue... »


Aussi, la plainte qui avait été déposée contre Aristide devant un tribunal de Miami pour détournements de fonds à hauteur de plusieurs millions a été retirée par le gouvernement Préval. Les fonctionnaires associés à Lavalas (le parti d'Aristide), écartés après l'éviction du petit père des pauvres, ont dans bien des cas été réintégrés dans leurs fonctions, souligne Mme Lapierre. En outre, le président de l'Unité centrale de renseignements financiers (UCREF), Jean-Yves Noël, chargé de lutter contre le blanchiment d'argent, a été emprisonné («par un juge qui trempait dans l'affaire», dit-elle) après avoir déposé un rapport gênant pour l'ancien régime.
«Ce qui ne va pas, c'est qu'il n'y a pas de volonté de faire la démocratie, analyse le sociologue Laënnec Hurbon, joint à Port-au-Prince. Négocier avec des bandits qui kidnappent, violent et tuent, c'est abdiquer ses responsabilités. Voici un gouvernement qui est incapable d'affirmer l'autorité de l'État.»


Ou qui ne le veut pas: la politique gouvernementale, accuse la RNDDH, encourage les assassins en les traitant comme «de véritables partenaires politiques». Ses hésitations face aux gangs (il est allé jusqu'à recevoir certains de leurs chefs au Palais présidentiel), son refus de sévir et sa préférence pour la voie du dialogue ne font qu'exposer, selon plusieurs, les limites de l'autonomie politique de M. Préval, ancien allié d'Aristide dont il dit avoir pris ses distances depuis longtemps. Ces gangs criminels, qu'Aristide a alimentés en armes et en argent, ont bruyamment soutenu la candidature présidentielle de M. Préval, considérant que son élection allait ouvrir la voie au retour en Haïti du président déchu, exilé en Afrique du Sud.
Des criminels avant tout
À Martissant, la MINUSTAH espère «rétablir l'autorité de l'État dans les six mois». La mission, forte de 9000 Casques bleus et policiers, a également augmenté la fréquence de ses opérations dans Cité-Soleil. Le temps presse. «Les trois prochains mois seront cruciaux pour l'avenir du processus démocratique en Haïti, car l'année 2007 s'annonce déjà très violente», affirmait, fin décembre, la journaliste Nancy Roc sur les ondes de Radio Métropole, à Port-au-Prince.
Selon la MINUSTAH, les gangs répondent de moins en moins à des motivations politiques. «Ce sont des criminels de droit commun, des bandits qui ne s'embarrassent plus de justifications idéologiques. Parmi les kidnappeurs, on trouve aussi des policiers corrompus et des criminels expulsés des États-Unis après avoir purgé leur peine», affirme le chef de la mission, Edmond Mulet.
En revanche, pour Mme Roc, jointe hier matin à son domicile de Montréal où elle se trouve en exil forcé depuis un an et demi, il ne fait aucun doute que Titid -- qui considère avoir été victime d'un coup d'État en 2004 pour avoir défendu la cause des pauvres -- tire les ficelles et finance depuis Pretoria une large part de la guérilla urbaine, sinistrement baptisée Opération Bagdad, qui accable la capitale. «Il n'aura de cesse de déstabiliser le pays pour prouver que, sans lui, c'est le chaos.» Il plaide sa cause sur son site Internet (
www.artistide.org), dans lequel il affirme que justice lui sera faite, et fait passer ses messages dans la diaspora, dit Mme Roc, par des stations de radio aux États-Unis et au Canada.
Elle soutient qu'Aristide dispose d'une «formidable machine» devant laquelle «l'État haïtien s'est effondré» dans toutes ses dimensions. Elle dit savoir que l'objectif des aristidiens est de créer des gangs «comprenant chacun entre 500 et 1500 hommes afin de dépasser les effectifs de la police et de s'assurer le contrôle du terrain». Des gangs se seraient constitués en «véritable structure paramilitaire», forte de 1600 hommes, dans les zones de Martissant, Pétion Ville et Cité-Soleil.
Le point de vue de Mme Roc est apocalyptique, mais elle n'est pas la seule à désespérer. «Haïti est devenu un pays de gangsters, particulièrement à cause de l'influence de la drogue», affirme en entrevue l'historien Daniel Supplice sur le site Internet de la MINUSTAH. Dans un éditorial intitulé «Le chaos sécuritaire» qu'il signe dans le quotidien haïtien Le Matin, Claude Moïse résume tout en cinq mots: «Le pays perd la tête»