En République dominicaine, le 16 mars prochain, se tiendra, à l?initiative du président René Préval, un sommet des chefs d?État de la Caraïbes et de l?Amérique sur la lutte conte le trafic des stupéfiants. Haïti est sans cesse présentée comme l?un des points de passage du trafic illégal de stupéfiants à destination des États-Unis d?Amérique ou du Canada. Cette réputation ne date pas d?aujourd?hui. Elle remonterait aux années 1990, à la période du coup d?État militaire contre le premier mandat présidentiel de Jean-Bertrand Aristide. L?article que nous reproduisons ci-dessous semble en faire foi.

Alors que l?économie réelle a été poussée à la banqueroute sous le choc des réformes du FMI, le commerce du transbordement des narcotiques continue à être florissant. Selon la DEA (Drug Enforcement Administration) américaine, Haïti reste « le premier pays de transbordement de la drogue pour toute la région des Caraïbes, il achemine d?importants chargements de cocaïne depuis la Colombie jusqu?aux États-Unis. » (Voir Chambre américaine des Représentants, Justice criminelle, Sous-commission sur la politique en matière de drogues et sur les ressources humaines, Transcriptions FDHC, 12 avril 2000)
On estime que Haïti, actuellement, est responsable de 14 pourcent de toutes les entrées de cocaïne aux États-Unis, ce qui représente des milliards de dollars de revenus pour le crime organisé et les institutions financières américaines qui blanchissent des quantités colossales d?argent sale. Le commerce mondial des narcotiques est estimé de l?ordre de 500 milliards de dollars.
Une grande partie de ces transbordements va directement à Miami, qui constitue également un centre de recyclage de l?argent sale en investissements « de bonne foi », par exemple en propriétés immobilières et autres activités du même genre.
Les preuves confirment que la CIA a protégé ce commerce tout au long de la dictature militaire, de 1991 à 1994. En 1987, le sénateur John Kerry, en sa qualité de président de la sous-commission sénatoriale des Affaires étrangères sur les narcotiques, le terrorisme et les opérations internationales, se vit confier une enquête importante qui s?intéressa de près aux liens entre la CIA et le trafic de drogue, y compris le blanchiment de l?argent de la drogue aux fins de financer des insurrections armées. Le « Rapport Kerry », publié en 1989 et concentrant son attention sur le financement des contras nicaraguayens, comprenait aussi toute une section concernant Haïti :

« Kerry a développé des informations détaillées sur le trafic de drogue dirigé par les dirigeants militaires d?Haïti, trafic qui a débouché, en 1988 à Miami, sur la condamnation du lieutenant-colonel Jean Paul. La sentence embarrassa beaucoup les militaires haïtiens, et tout particulièrement parce que Paul, dans un geste de provocation, refusa de se rendre aux autorités américaines. En novembre 1989, le colonel Paul fut découvert mort après avoir consommé un cadeau d?amitié traditionnel haïtien ? un bol de potage au potiron...

« En 1988, le sénat américain apprit également, par le biais d?un témoignage, que le ministre de l?Intérieur de l?époque, le général Williams Regala, et son officier de liaison de la DEA, protégeaient et supervisaient des livraisons de cocaïne. Le témoignage accusait également le commandant de l?armée haïtienne à l?époque, le général Henry Namphy, d?avoir accepté, au milieu des années 1980, des pots-de-vin de la part des trafiquants colombiens en échange d?autorisations d?atterrissage.

« C?est en 1989 qu?un autre coup d?État militaire avait mis le lieutenant général Prosper Avril au pouvoir (...) Selon un témoin qui avait déposé devant la sous-commission du sénateur John Kerry, Prosper Avril est en fait un pion major dans le rôle d?Haïti en tant que lieu de transit du trafic de la cocaïne. » (Paul DeRienzo, Le cauchemar de Haïti : Le coup d?État de la cocaïne et la CIA Connection, printemps 1994, Jack Blum, qui fut le conseiller particulier de Kerry, insiste sur la complicité de certains hauts fonctionnaires américains dans une déclaration faite en 1996 devant la Commission restreinte, désignée par le sénat américain, de renseignements sur le trafic de drogue et la guerre des contras :

« (...) À Haïti (...) nos sources de renseignements au sein de l?armée haïtienne ont consacré leurs facilités aux cartels de la drogue. Au lieu de mettre la pression sur la direction pourrie de l?armée, nous l?avons défendue. Nous nous sommes bouché le nez et avons fait semblant de rien chaque fois qu?eux et leurs amis criminels aux États-Unis ont distribué de la cocaïne à Miami, Philadelphie et New, York. »
Haïti non seulement reste au centre du trafic du transbordement de cocaïne, mais ce dernier s?est accru de façon considérable depuis les années quatre-vingt. L?actuelle crise est liée entre autres au rôle de Haïti dans le trafic de la drogue. Washington veut un gouvernement haïtien qui lui soit servile et qui protégera les voies d?acheminement de la drogue, lesquelles vont de la Colombie, passent par Haïti avant d?aboutir en Floride.
L?afflux de narcodollars, qui reste la principale source des rentrées d?échange du pays, est utilisé pour « honorer » la spirale de la dette extérieure d?Haïti et, de cette façon, sert également les intérêts des créanciers étrangers.
Sur ce plan, la libéralisation du marché des échanges avec l?étranger telle qu?elle a été imposée par le FMI, et malgré l?implication pour la forme des autorités dans le combat contre le trafic de drogue, a fourni une voie bien pratique pour le blanchiment des narcodollars au sein du système bancaire domestique. Ces narco-dollars, en même temps que les « envois de bonne foi » des Haïtiens vivant à l?étranger, peuvent être recyclés vers le trésor où ils sont utilisés pour honorer les obligations de remboursement de la dette.
Haïti, toutefois, ne ramasse qu?un infime pourcentage des échanges totaux avec l?étranger concernant cette contrebande lucrative. La plupart des revenus résultant du commerce d?acheminement de la coke reviennent aux intermédiaires criminels du commerce de gros et de détail de la drogue, aux services de renseignements qui protègent le trafic de drogue ainsi qu?aux institutions financières et bancaires où les rentrées de ces activités criminelles sont blanchies.
Les narcodollars sont également versés sur des comptes « bancaires privés » dans de nombreux havres bancaires offshore. (Ces havres sont contrôlés par les importantes banques et institutions bancaires occidentales). L?argent de la drogue est également investi dans un certain nombre d?instruments financiers, comprenant les valeurs refuges et les transactions boursières. Les principales banques de Wall street et d?Europe et les firmes de courtage boursier blanchissent des milliards de dollars en provenance du trafic des narcotiques.

Qui plus est, l?expansion des livraisons d?argent en dollars par le Système de la Réserve fédérale, y compris l?impression de milliards de dollars papier aux fins de nouer les narco-transactions, constitue un bénéfice pour la Réserve fédérale et les institutions bancaires privées qui la constituent et dont la partie la plus importante est la New York Federal Reserve Bank. (Voir Jeffrey Steinberg, Les revenus de la came atteignent 600 milliards de dollars et ne cessent de croître, Executive Intelligence Review, 14 déc. 2001, http ://www.larouchepub.com)
En d?autres termes, l?establishment financier de Wall street, qui joue un rôle en coulisse dans la formulation de la politique étrangère américaine, a un intérêt certain dans la poursuite du commerce haïtien de transbordement, tout en mettant en place une « narco-démocratie » fiable à Port-au-Prince, laquelle protégera efficacement les voies d?acheminement.
Source: Le Matin