Dans la commune de Kenscoff, aujourd'hui, tout le monde connaît l'existence de Mahotière, une petite localité située à environ 6.5 km de Kenscoff, non loin du village de Robin, qui surplombe Dumisseau, une petite agglomération de la quatrième section communale de Kenscoff. Difficilement accessible sans un bon tout-terrain, Mahotière connaît, tristement, son heure de gloire juste avant de disparaître définitivement de la carte d'Haïti.
Kenscoff est une communauté plutôt calme où il ne se passe, en général, rien d'extraordinaire. Alors, quand tout un pan de montagne s'effondre, il y a vraiment de quoi s'en occuper.
Pour répondre à une sollicitation de monsieur Pierre Chauvet de la Fédération des Amis de la Nature, une équipe de Le Nouvelliste s'est rendue en sa compagnie sur les lieux et les constats ont de quoi alarmer plus d'un.
Dans un rapport très détaillé et très technique (daté de décembre 2006) de la Direction de la Géologie et des Mines du Bureau des Mines et de l'Énergie (BME) qui a travaillé conjointement avec l'UTSIG et le Laboratoire National du Bâtiment des Travaux Publics (LNBTP), nous avons relevé les points suivants :
« La zone de Robin / Mahotière a déjà subi, dans le passé, plusieurs petits mouvements de terrain. Cependant, le dernier en date a été le plus spectaculaire et c'est la raison pour laquelle il a manifesté autant d'intérêt.
Les premières manifestations visibles remontent au 27 août 2006 avec l'apparition de grandes fissures sur la route en terre reliant Robin à Dumisseau au niveau de Mahotière, particulièrement à la côte 1400 m de la route. Les fissures ont progressivement évolué avec le temps et, le 4 octobre, le glissement du talus et de la route s'est produit accompagné de circulation d'eau tout au long du versant glissé.
Un mois et demi plus tard, soit le 15 septembre 2006, un autre mouvement de terrain fut observé en amont du talus, dans la zone de plateforme où la pente est moins raide. Dans cet espace habité par quelques familles, il a été procédé à l'évacuation des habitants dès le lendemain 16 septembre, par mesure de sécurité.
Le 28 octobre, il a été entendu par les habitants de la zone une sorte de détonation venant en direction du talus glissé. Ce bruit anormal s'est accompagné d'un nouveau déplacement de terre en masse du talus avec dégagement de fumée et d'odeur nauséabonde rappelant les huiles de vidange de véhicules. Une eau noirâtre s'est également mise à couler sur le côté Est du talus instable.
Le 18 novembre, il a été observé de petits glissements secondaires dans la partie Est de la zone de plateforme qui s'agrandit depuis. Les fissures de cet espace s'ouvrent davantage et se dirigent vers l'Ouest tout en provoquant des éboulements des parois de la couronne du glissement. »
Le même rapport souligne que :
- « 27 hectares de terre cultivable sont hors d'usage à date, de même que la route reliant Robin à Dumisseau;
- un petit cimetière a été détruit, ainsi qu'une dizaine de maisons;
- une dizaine de familles habitant les maisons sont sinistrées, soit 112 personnes et une demi-douzaine de maisons situées en amont de la plateforme et autour de la zone de glissement ont été détruites ou démolies volontairement;
- une cinquantaine de personnes habitant ces maisons sont sinistrées;
- une demi-douzaine de maisons abritant 85 personnes environ, situées au bas de la pente, sont menacées;
- une douzaine de carreaux de terre plantés en pois, choux et autres légumes situés sur le talus ont été détruits.
En résumé, environ 250 personnes sinistrées, une vingtaine de maisons détruites, 16 carreaux de terre plantés et des routes hors d'usage. »
La commission chargé de l'enquête pour le Bureau des mines et de l'énergie était composée de Claude Prepetit, Ing. Géologue, Conseiller technique à la Direction Générale du BME, Saint-Louis Mildor, Ing. Géologue, Directeur de la Géologie et des Mines (DGM), Hermin Jean-Louis et Macly Jeannite, ingénieurs géologues, attachés à la DGM, Jacques Gray, Chauffeur au BME, Frantz Louissaint, Technicien du Laboratoire National du Bâtiment des Travaux Publics (LNBTP). Elle a conclu son rapport, très technique, en soulignant que :

« Le mouvement de terrain survenu à Mahotière ne s'est pas encore stabilisé. Des éboulements sont quotidiennement enregistrés sur le talus instable et les fissures s'agrandissent sur la plateforme. D'autres maisons situées autour de la zone de glissement sont menacées d'effondrement. Il est donc recommandé aux habitants de la région d'abandonner provisoirement l'espace en danger en attendant la stabilisation du mouvement. Les instances chargées de la protection civile doivent intervenir pour apporter leur concours à la population sinistrée et démunie. Il est toutefois important de rappeler que ce mouvement de terrain s'inscrit dans un cadre beaucoup plus large que celui identifié : la dégradation environnementale de notre pays. Le chaînon affecté par le mouvement est totalement déboisé, ceci facilite l'érosion du versant, l'altération des roches basaltiques, la mise à nu des formations argileuses plastiques et la déstabilisation des pentes. Il est à craindre la répétition de tels phénomènes à l'avenir dans les zones où les mêmes conditions environnementales sont présentes et n'attendent que le facteur de déclenchement. »

En février 2007, la situation, loin de se stabiliser, s'aggravait visiblement. Au cours de notre visite qui a duré environ trois heures, nous avons pu assister à de petits éboulements qui se signalaient par un nuage de poussière provenant de l'endroit où la terre s'en allait rejoindre la vallée, non loin de Dumisseau.
Aujourd'hui, avec la saison des pluies, tout le monde retient son souffle, espérant que l'eau tombant du ciel ne sera pas un catalyseur qui déclenchera l'effondrement final de tout un pan de montagne.
La population, consciente du danger, se tient sur ses gardes, gardant le plus de distance possible entre elle et la zone menacée. Nombreux sont ceux qui ont tout perdu : leur terre, leur jardin, leur maison. Ceux qui n'ont pas pu aller ailleurs, survivent difficilement dans le hameau grâce à la générosité de leurs voisins plus chanceux, mais tout aussi démunis.
Le moral est loin d'être au beau fixe. Ceux qui ont encore leurs terres et leurs maisons s'attendent au pire. Personne ne peut leur donner de garantie sur l'avenir, même le plus proche. Aucune disposition n'a été prise pour l'évacuation de l'espace menacé.

Sans vouloir être un oiseau de mauvais augure, il est à se demander si c'est là un cas isolé. Quand on regarde des cartes montrant les failles sismiques qui lézardent le pays, on est enclin à le questionner sur les causes profondes de ce glissement de terrain, bien que des justifications techniques aient été théoriquement avancées par l'équipe du bureau des mines, une équipe formée de techniciens dont on ne saurait mettre en doute les compétences techniques et professionnelles. Mais, une question demeure : ont-ils les moyens de leur politique. Sans les équipements et matériel sophistiqués que requiert une telle situation, sont-ils vraiment en mesure d'entreprendre une étude poussée capable de faciliter une meilleure gestion du site , de la population qui y habite et des bourgades avoisinantes dont Dumisseau, située en aval de Mahotière, qui risquent de pâtir, à moyen ou à long terme, des conséquences inévitables de cette catastrophe environnementale.

Toutes ces considérations, bien qu'importantes peuvent être mises de côté pour le moment. L'essentiel est que, comme l'a souligné la Direction de la Géologie et de Mines, ceci est (avant tout) la résultante de la dégradation environnementale de notre pays.
Sur la route qui mène de Kenscoff à Mahotière, des carrières de sable prédisent la noirceur de notre avenir. Les arbres sont abattus, les alluvions envahissent les bassins versants et les vallées en contrebas, la terre s'en va vers une incertaine destination. Des mains assassines saignent un pays à blanc.
Si la situation, à Mahotière, retient encore notre attention, par ce qu'elle a de récent et de sensationnel, ce qui se passe à Macaya est tout aussi, sinon, plus grave.
Pierre Chauvet de la FAN s'inquiète et pense qu'il est plus que temps de décreter l'état d'urgence pour réhabiliter notre environnement et protéger ce qui peut encore l'être, avant que des catastrophes mortelles ne surviennent à Laboule, au Canapé-Vert, à Juvénat, à Carrefour-Feuilles, à Camp-Perrin ou aux Cayes, pour ne citer que quelques-unes des zones à haut risque.
Quelle sera la prochaine victime de notre irresponsabilité collective après Fonds-Verrettes, Mapou, Mahotière ? Faut-il vraiment attendre une vraie catastrophe environnementale et humanitaire pour prendre conscience et prendre les dispositions qui s'imposent?
Source: Le Nouvelliste