DÉSARMEMENT / La CNDDR sous les feux de la rampe, des organisations redoutent une tendance à l'impunité
Quelques armes récupérées par la Commission
Depuis environ une semaine, la Commission nationale de désarmement, démantèlement et réinsertion (CNDDR) s'active à présenter, sans force détails, les armes illégales récupérées de certains chefs de gang de quartiers populaires réputés zones de non droit.
Après Bel-Air, Cité Soleil, Hinche, Saint-Michel de l'Atalaye, c'est à Forturon, quartier situé à quelques mètres de Cité Soleil, que la CNDDR a récupéré, en début du week-end, deux grenades, des munitions, des chargeurs et une quinzaine d'armes usées. Celles-ci ont été remises par le chef de gang Billy ainsi connu. Elles ont été présentées au commissariat de police de Port-au-Prince par les responsables de ladite commission qu'accompagnaient de hauts gradés de la Police nationale et de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah).

Les responsables de la CNDDR se sont réjouis de ces récupérations qui, selon eux, contribuent à l'établissement d'un climat de paix dans le pays. Quelques jours plutôt, ils avaient récupéré une importante cargaison d'armes de guerre dans la localité de Nan Pol à Saint-Michel de l'Atalaye et à Marchand-Dessalines. Le président de la CNDDR avait expliqué que ces armes appartenaient au chef de gang Bélony qui avait eu le temps de gagner le maquis lors de l'intervention des Casques bleus à Bois-Neuf. Avaient été alors présentés à la presse : 6 T-65, 2 Galil, 3 M-14, 2 fusils calibre 12 (version militaire) un lance-grenades lacrymogène et 3 fusils Norengo et plus de 3 000 cartouches.
La question du contrôle des armes en débat
Des organisations de la société civile de Guatemala, Mexique et Haïti, se sont réunies, sous l'égide de l'organisation non gouverne- mentale Oxfam, pour discuter de la violence armée et de ses impacts sur les populations de la région.
Durant trois jours (22 au 24 mars), des représentants d'organisations de jeunes, de femmes, de droits humains, d'éducation, de santé et de communication sociale ont affiché leur volonté de s'impliquer dans le processus de désarmement, tout en plaçant à l'échelle régionale, voire mondiale, la lutte contre la prolifération et le contrôle du commerce des armes.
Le 23 mars, des représentants du gouvernement Préval / Alexis ont pris part aux discussions relatives au processus de désarmement en Haïti et à la réforme de l'institution policière.
Le conseiller spécial du président de la république en matière de sécurité et de justice, Robert Manuel dit Bob Manuel, et le secrétaire d'État à la Sécurité publique, Luc Eucher Joseph, ont procédé à une analyse historique de la situation sécuritaire en Haïti, de 1986 à nos jours et ont admis que « cette période a été marquée par la destruction de l'État ». En ce qui concerne le désarmement, Robert Manuel a informé qu'« au cours des trois dernières années, certaines armes illégales ont été distribuées par des politiciens, d'autres n'ont pas abouti aux gangs (ou dealers) et certaines personnes du secteur de la bourgeoisie, de simples citoyens détiennent une arme rien que pour se protéger.»

« Maintenant, comment aborder les citoyens détenteurs d'armes illégales pour la protection des vies et des biens et ceux qui les utilisent pour commettre des crimes ? », s'est-il interrogé tout en rappelant que le trafic des armes se fait à plusieurs niveaux. Certaines armes transitent par la République dominicaine, Haïti vers les États-Unis. D'autres transitent par la république voisine pour alimenter des gangs dans le pays.
Robert Manuel a rassuré que, dans le cadre du désarmement, tous les secteurs seront touchés. « Manque d'expérience et de confiance de la part de la population ou du public cible, la Commission n'a pas encore atteint sa vitesse de croisière », a par ailleurs estimé le conseiller du président de la république.
Vingt ans de crise, vingt ans de transition démocratique
« Nous n'avons jamais eu le temps de poser les problèmes comme ils se doivent. Nous étions toujours en état d'urgence. De fait, l'impunité n'a jamais été abordée ou résolue », a déclaré le secrétaire d'Etat Luc Eucher Joseph, soutenant que les crises qu'a connues le pays de 2001 à nos jours ont provoqué un mal-être généralisé au sein de la population qui, pour se protéger, a recouru à diverses formules, dont se procurer une arme à feu. Le secrétaire d'Etat soutiendra plus loin que « l'impunité ne se résume pas à la violation des droits humains » et que « dans tous les domaines de l'État, on est en train de faire face à cette situation».
« Aujourd'hui, a souligné Luc Eucher, les valeurs morales s'effritent dans notre société, la corruption gangrène tout le système social haïtien. La justice doit jouer son rôle aux côtés de la Police ».
« Adresser la question de la sécurité publique ne peut se limiter à des actions policières. Il y a un ensemble d'institutions que l'État a pour obligations de mettre en place. Il doit chercher des interrelations afin qu'il y ait cohérence et implication de l'ensemble des acteurs sociaux », a poursuivi Luc Eucher Joseph.
Les deux responsables ont également abordé la question de la formation des policiers, de la réforme de l'institution policière et de la justice. « La corruption est pour beaucoup dans cette guerre ouverte entre les magistrats et la police. Ce n'est pas une question de mauvaise préparation de dossiers comme on le répète souvent », a soutenu Luc Eucher Joseph.
Les protagonistes de la campagne pour la réduction de la violence en Haïti se donnent pour objectifs de travailler avec des jeunes, des artistes, des travailleurs des médias, des éducateurs afin de les sensibiliser aux causes de la violence armée. Ils souhaitent également motiver les communautés à risque à participer plus activement au niveau communautaire et promouvoir la mise en place d'un cadre légal au niveau national et international pour la circulation des armes.
Source: Le Matin