Par Sabine Manigat

L'OEA veut faire peau neuve en Haïti. Les signes sont nombreux et divers de cette intention manifestée par l'organisation hémisphérique d'occuper un espace plus important dans l'accompagnement d'Haïti, pour reprendre l'expression actuellement consacrée en matière d'aide au développement. Le secrétaire général José Miguel Insulza est de toutes les réunions, larges et plus restreintes, sur Haïti. Et il parle en traceur de voies et en orienteur. Le secrétaire général adjoint, Robert Ramdin, a séjourné dans le pays durant 24 heures pour annoncer la couleur en tant que président d'un groupe de travail sur Haïti récemment créé par l'organisation. Parmi les nombreux domaines dans lesquels l'OEA veut apporter sa contribution, on relève, dans le seul champ des institutions de l'État, la mise sur pied du Conseil électoral permanent et la modernisation de l'État civil (Le Matin du 20 mars). Il s'agit là de vastes et ambitieux dossiers qui ne laissent aucun doute sur la volonté de l'organisation de s'affirmer dans le pays. Par ailleurs, des remaniements discrets, des changements et des nominations opérés en coulisse ou annoncés au sein du bureau d'Haïti renforcent encore l'impression.

D'un point de vue rétrospectif, ou historique, c'est un long et sinueux parcours qui a mené l'OEA au positionnement qui est aujourd'hui le sien. Que l'on songe seulement à ce que cette organisation a représenté durant les années soixante et soixante-dix en particulier, pour l'ensemble des forces politiques progressistes. C'était la peste, l'arène de l'impérialisme, le valet des États-Unis, et j'en passe. Il faut dire que l'expulsion de Cuba en 1961 a scellé ce profil pour des générations de militants et de personnalités politiques. Je ne risquerai pas de comparaison avec d'autres institutions continentales, faute d'informations fiables, mais je peux avancer que, pour de nombreux secteurs de l'opinion latino-américaine, l'action de l'OEA dans la région a longtemps été perçue comme « réac », au contraire de celle de l'Onu que l'on campait comme plus démocratique, plus progressiste.

Puis sont venues les années quatre-vingt dix, l'ère dite de l'après mur de Berlin. C'est aussi l'époque de l'adoption par l'OEA de positions explicitement définies de défense et de promotion de la démocratie représentative avec, en tête de son agenda, la défense des gouvernements issus d'élections légitimes et l'adoption d'un programme d'aide au développement plus consistant qu'auparavant. Mais l'organisation n'en conserve pas moins un profil bas dans la crise haïtienne. On se souviendra de la Micivih qu'elle a conformé avec les Nations unies. Par ailleurs le Bureau de l'organisation en Haïti a toujours été très modestement équipé, en personnel et en programme.

Aujourd'hui cependant l'OEA de José Miguel Insulza présente un profil nettement plus dynamique, avec des ambitions et une vocation « latino-américanisante », pour ainsi dire, marquée. On dirait que sa nouvelle équipe dirigeante veut orienter son action dans la même direction que celle des gouvernements qualifiés de « gauche pragmatique » de l'Amérique du Sud : Argentine, Brésil, Uruguay, Chili (dont est originaire, on s'en souviendra, José Miguel Insulza). La politique envers la Caricom s'est aussi infléchie avec des rapports plus serrés et une volonté subodorée de guidance de l'OEA envers le petit frère sous-régional.

L'OEA fait donc peau neuve et a un nouvel agenda en Haïti. À remarquer que, dans leur définition, les dossiers annoncés ne diffèrent pas beaucoup des actuels. C'est de l'ampleur des moyens à mettre et des responsabilités à assumer que viendrait la différence. L'OEA a en effet été impliquée déjà dans l'élaboration de la Carte d'identification nationale (CIN), un pan important de l'État civil. De même l'organisation a joué un rôle de poids dans l'accompagnement du CEP lors des dernières élections. Et en matière de Droits de la personne, depuis 1993, elle a des programmes. En fait, elle intervient dans la plupart de domaines dans lesquels on retrouve l'Onu. Petit frère plus chétif, traditionnellement mal-aimé sans doute des Nations unies, l'OEA peut prétendre occuper une place enviable aujourd'hui en Haïti. Pour cela l'organisation a deux atouts : une définition éminemment et exclusivement civile. Et un secrétaire général ambitieux. Il faudra suivre de près les nécessaires accommodements à venir entre toutes ces instances multilatérales : l'Onu, l'OEA, les banques régionales. Et apprendre à traiter différemment avec elles.


Source: Le Matin