Par Pierre A. Simon
Comme beaucoup, j'imagine, j'ai lu avec consternation le récit du comportement résolument antidémocratique de certains étudiants de la FASH. Le tollé que ces gestes ont suscité est plus que justifié. Devant pareille chose, il ne saurait être question de tempérer son indignation. Mais, en même temps, ne conviendrait-il pas d'essayer d'aller au-delà de l'événement et de se demander d'où peut provenir un tel comportement ? Car les faits ont pris place dans une étonnante normalité. Enfin, je dis étonnante en me référant aux normes d'un ailleurs démocratique. Mais, qu'est-ce qui fait que l'on doive, comme société, se contenter de cette normalité pathologique, si l'on peut dire?

À mon avis, pour des raisons, et, évidemment, notre histoire nationale est pour la grosse part, l'éthos haïtien est un champ clos où règnent en maître des pulsions de domination, de mépris de l'autre et de ruse. De domination : « Mwen se gwo ponyèt; m'ka fè ou fè sa m'vle » (complexe de « Louijan Boje »). De mépris de l'autre : « M'pa kanmarad ou; m'se intèl, ou mèn'm ou pa anyen ». Procédé toujours utile pour asseoir sa domination. De ruse : « M'ap mare yo » (mentalité Bouki/Malis, héritage du marronnage, lui, historiquement justifié). Bref, toutes des pulsions ou des idées, et il y en a malheureusement d'autres, qui ne peuvent que nous clouer dans cet état de nature dont parle Hobbes, loin de toute perspective démocratique, aux antipodes de l'esprit citoyen. Car ce dernier n'est-il pas finalement le produit d'un acte de raison de l'homme vivant en société et de l'esprit de négociation qui en découle. Un acte de raison qui, j'insiste, nous amène à réaliser que l'autre n'est pas un objet, mais une personne comme nous, digne des mêmes droits que nous avons tendance à réclamer pour nous.

Regardés à travers cette lucarne, ces jeunes qui se sont montrés si généreux, si beaux dans leurs gestes de revendication démocratique, une certaine fin d'année 2003, avaient-ils vraiment conquis, en la circonstance, le titre de démocrates véritables ? Sommes-nous, tant que nous sommes, des démocrates véritables? Enfin, véritables… Disons simplement capables de mettre en place, dans l'immédiat, une société démocratique pouvant prétendre tenir la route. Ne faudrait-il pas, quand on considère la profondeur des convictions démocratiques, distinguer, établir un barème pour ceux qui revendiquent et un autre pour ceux qui se trouvent, un jour ou l'autre, en situation de pouvoir, ne serait-ce que très relativement? C'est la résultante des deux qui peut déterminer la note finale. Enfin, question d'ordre universel, me dira-t-on, mais qui est d'une telle acuité chez nous. Un pays où, me raconte-t-on, le chef d'une organisation de revendication populaire notoire ne se gêna point pour répondre à un proche qui lui faisait des remarques amicales sur le caractère autoritaire de sa gestion comme dirigeant, que, lui, il se considérait être un leader charismatique.

Tout cela pour dire que, si nous ne voulons pas être indéfiniment en situation de nous réveiller de ces illusions où il nous semble qu'une étape importante est définitivement franchie ou en passe de l'être dans notre marche vers l'édification d'une société démocratique, il nous faut accepter la perspective d'un investissement sur le temps long et portant sur la nature même de notre éthos national. Genre programme de formation citoyenne d'envergure nationale, sujet sur lequel je m'accuse de revenir souvent. Dans l'intervalle, il ne faut évidemment pas cesser de dénoncer ponctuellement, avec la dernière vigueur, tout manquement aux normes démocratiques. Oui, comme l'a dit Sabine Manigat, « le recteur de l'UEH n'aurait jamais dû avoir à recevoir la lettre » de protestation qu'il a reçue de la part des victimes.

Pour finir, je tiens à dire que je suis absolument conscient du fait que ce qui précède ne constitue pas une trouvaille. Si je me suis quand même fendu de cet article, c'est parce que j'ai souvent le sentiment que les réalités que j'y ai évoquées sont situées dans un certain angle mort de la vision politique haïtienne. Nous savons, comme automobilistes, qu'un tel angle existe et qu'il comporte des dangers, mais dans notre conduite active, il peut nous arriver de manquer de l'observer.
Source: Le Matin