C'était il y a deux mois dans les colonnes du journal « le Monde », le philosophe français Régis Debray avait sollicité l'aide des 36 000 maires de France en faveur de leurs homologues haïtiens dans le cadre d'une politique de coopération décentralisée. Cet appel rendu public par M. Régis Debray a été l'initiative d'une association dénommée « Société des Amis de la république haïtienne ». Il s'agit d'un collectif d'associations regroupant diverses personnalités françaises et européennes.
Créée il y a trois ans sous l'impulsion notamment de plusieurs anciens membres de la commission Debray sur les relations franco-haïtiennes, la SARH dit avoir pour objectif d'interpeller les acteurs français en vue d'aider au développement d'Haïti. Selon les représentants de l'association, il s'agit d'un « devoir moral » compte tenu du passé historique qui lie la France avec Haïti.
En effet, rappelons qu'Haïti a été la colonie la plus riche de la France. Du temps de la colonisation française, explique-t-on, une notable proportion de la population métropolitaine (plus d'un tiers) vivait des revenus de la colonie de Saint-Domingue. En 1836, la République d'Haïti a été contraint de dédommager la France pour la reconnaissance de son indépendance, conquise par la force en 1804. D'un point de vue culturel, la France et Haïti ont beaucoup en commun. Haïti reste au XXIe siècle la plus grande population francophone des Amériques, après le Québec.
Selon des spécialistes des relations franco-haïtiennes, il s'agirait de la plus importante coopération entre les deux pays dans le cas où les Maires de France répondraient à l'appel de Régis Debray. En effet, en dépit des relations historiques anciennes, la coopération bilatérale entre Haïti et la France est très faible. Pour preuve, les échanges commerciaux n'excèdent pas 30 millions d'euros par an.
La France exporte vers Haïti pour environ 25 millions d'euros par année. En contrepartie, les produits haïtiens vendus en France atteignent seulement 5 millions. Du point de vue de l'investissement étranger, La France est loin derrière les États-Unis et le Canada. Actuellement en Haïti, la France compte seulement deux parmi ses plus importantes entreprises multinationales. Il s'agit de la société Total et la compagnie Air France.
En matière d'accueil d'étudiants étrangers, il semblerait que Cuba octroie davantage de bourses d'études aux Haïtiens que la France. Notons cependant qu'une bonne partie de l'élite actuelle du pays a fait des études dans l'hexagone et qu'une importante communauté haïtienne y vit de même que dans les Antilles françaises.
Cependant, si coopération décentralisée il devait y avoir, on ne devrait pas voir la mise en place effective de cette politique avant 2009. Pour cause, les politiques français sont tous sinon presque déjà engagés dans des échéances électorales qui ne s'achèveront qu'en 2008 avec les élections municipales françaises.
Déjà, on observe que la plupart des Maires de France sont en campagne électorale. Nombreux sont ceux qui exercent en France le double mandat, c'est-à-dire à la fois Maire et Député, le système français ayant autorisé le cumul des mandats dans le cadre de certaines fonctions électives. Les élections législatives françaises interviendront juste après la présidentielle française dont le second tour est prévu le 6 mai 2007. Dans ce contexte, on imagine que ces responsables municipaux se préoccupent davantage des questions de politique intérieure française.

Néanmoins, la démarche de Régis Debray a le mérite d'introduire la situation haïtienne dans le débat politique des collectivités françaises. D'autant qu'il y a beaucoup à faire du côté des collectivités haïtiennes pour être en situation de bénéficier d'éventuelles aides étrangères. Il est une réalité que les communes d'Haïti font face à d'énormes difficultés. Les besoins sont multiples. Qu'il s'agisse de l'eau potable, de l'agriculture, d'infrastructures routières, d'électricité, du tourisme ou de l'état civil…Toutefois, la préoccupation porte sur la capacité des administrateurs municipaux haïtiens à les transformer en projets.

Car, dans le cadre d'une coopération effective, il ne s'agira pas simplement de les énoncer aux interlocuteurs étrangers pour que l'on ait de l'aide. Il faudra faire preuve de méthodologie et également de pédagogie pour convaincre nos interlocuteurs. Autrement, il est à craindre que ce ne soient des ONG (Organisations non gouvernementales) qui s'évertuent dans la mise en oeuvre d'une telle coopération. Quoique leur apport soit toujours nécessaire à la société haïtienne, on ne peut toutefois pas s'empêcher de douter de leur efficacité en ce qui concerne le développement durable.
Leur présence massive n'a malheureusement pas empêché qu'Haïti s'appauvrisse d'année en année.
Dans l'hypothèse d'une coopération décentralisée entre les collectivités françaises et celles d'Haïti, l'État haïtien devra repenser l'organisation du ministère chargé des collectivités. Ce service public se doit d'être une compétence visible, crédible et accessible. Il n'a d'importance que s'il permet que l'action de l'entreprise-mairie s'inscrive dans le développement de la cité.
Source: Le Matin