En passant sur la route du Canapé-Vert, on est interpellé par certaines évidences dont on n'avait jamais pris le temps, en général, d'analyser les conséquences heureuses et les retombées positives à tous les points de vue. Le pays change et devient de plus en plus différent et de plus en plus unique, semblable à un tableau surréaliste essayant de décrire l'apocalypse.
Du Canapé-Vert que j'ai connu il ne reste plus rien sinon l'hôpital et quelques vieilles bâtisses qui, autrefois, faisaient sa splendeur. Il ne reste plus de ces bois de campêche, de ces fourrés de pomme malcadi où, du temps de mon enfance, l'on chassait encore des oiseaux qui, maintenant, disparaissent. Le paysage s'est nettement amélioré et la verdure monotone et barbare a fait place aux agréables couleurs bariolées et chatoyantes d'un immense bidonville qui, à grande vitesse, ronge le morne et envahit le paysage.
Vision agréable pour tous ceux qui fréquentent la route qui mène aux quartiers huppés de Pétion-Ville: de Péguy-Ville, Thomassin et autres lieux semblables et qui, chaque jour, tombent en admiration devant notre approche nouvelle de l'urbanisme, de l'architecture et du développement urbain.
Des pans de mornes entiers sont défrichés et des latrines sont construites au-dessus des nappes d'eau qui alimentent les réservoirs d'eau "potable" de Turgeau et de Bourdon, pour le grand bonheur des pharmacies, du secteur médical et des pompes funèbres. Une bonne petite épidémie ferait bien l'affaire de certaines entreprises pour lesquelles les affaires ne vont plus trop bien depuis que...
De toute façon, cela résoudrait notre petit problème de surpopulation, ce qui faciliterait, évidemment, les services publics incapables pour l'instant de répondre efficacement aux besoins d'une population vraiment trop, trop, trop nombreuse. D'autant plus que nos responsables ont trop d'irresponsabilités à gérer.
D'ailleurs, étant toujours occupés ailleurs, comment serait-il possible qu'ils voient ce qui se passe au Canapé-Vert (ou n'importe où sur le territoire national) ?
Et pourquoi des employés de l'Etat se soucieraient-ils de la spoliation, du déboisement et de la bidonvillisation du Canapé-Vert? Ce ne sont quand même pas des terres de l'Etat !
Soyons sérieux ! Faut pas trop demander à nos élus (et aux autres qui ne le sont pas mais qui nous gouvernent quand même) !
Il faut commencer à avoir une vision moins individualiste et faire l'effort de comprendre ce qui se passe réellement.
La création des bidonvilles résout énormément de problèmes sociaux et réduit les fossés entre les différentes couches de la population. Tout le monde, bientôt, vivra dangereusement les risques d'inondation, de glissement de terrain, de coulées de boue allant chaque jour en augmentant. Avant longtemps, plus aucun quartier de Port-au-Prince ne sera épargné par le sublime « dlo desann » qui apporte du charme à notre vie et brise la monotonie de notre train train quotidien.
Si on a la déveine d'habiter « en haut », on se contentera de regarder le spectacle de loin vu que l'eau ne monte pas. Et puis, on pourra toujours prier pour ceux qui ont le bonheur d'être « en bas ».
Déjà, tous les quartiers de notre métropole se répartissent, plus ou moins équitablement, les piles de détritus qui, avec d'autres inventions originales, font de notre capitale une ville unique au monde en dépit de la concurrence loyale et énergique de certains grands bidonvilles de province comme ceux du Cap-Haïtien, ceci dit sans vouloir offenser la légendaire susceptibilité des Capois qui n'aiment se laisser devancer dans aucun domaine.
De toute façon, au train où nous allons, nous sommes déjà imbattables pour l'énergie et l'imagination dont nous faisons montre dans l'art du remodelage physique et moral de notre nation. Imaginer le résultat si nous cessions de nous chamailler pour mettre la main à la pâte, tous ensemble, dans une unité vraie, pour une Haïti vraiment différente.
C'est peut-être la solution pour redonner vie à notre secteur touristique. Restons positifs et soyons persuadés que les étrangers viendraient en masse visiter le seul pays au monde où tous les citoyens se sont unis pour l'avancement vers le sous-développement et une rapide marche à reculons vers le paléolithique.
Ceci est possible ! Ne nous décourageons pas ! Nous avons déjà atteint le moyen âge !
Il ne nous reste plus qu'à espérer que le parlement votera rapidement des lois institutionnalisant l'anarchie, la corruption, le vol, le viol et tout le tralala.
En passant, votez-nous aussi un bon petit carnaval par mois. Cela nous soulagera du trop dur labeur de nos longues et inutiles journées passées à réfléchir pour tout un pays.
Source: Le Nouvelliste