Haïti n'est plus un pays essentiellement agricole. Son agriculture n'arrive pas à nourrir ses filles et ses fils. La tradition veut que l'on célèbre à chaque 1er mai la fête de l'agriculture et du travail ; mais cette fête devient de plus en plus l'ombre d'elle-même. Ceux qui iront au Champ de Mars demain pourront s'adonner à un exercice navrant : Identifier le flux de produits importés exposés à la foire agricole locale. Même à la plus grande sinon l'unique foire gastronomique haïtienne, les produits étrangers nous envahissent. Mondialisation oblige, nos marchés reçoivent toutes sortes de produits, sans même la possibilité de vérifier leur qualité. Mais, en dehors des nouvelles donnes du libre échange, nous n'avons pas trop de choix. L'offre alimentaire locale à tendance décroissante ne peut pas satisfaire la demande d'une population sans cesse croissante. Déjà avant la mécanisation de l'agriculture, Thomas Robert Malthus argumentait que l'agriculture croit à un rythme arithmétique alors que la population suit une progression géométrique, donc plus vite. Et que si cette tendance se maintient la population mondiale finira par périr. Haïti n'atteint même pas la croissance arithmétique mais plutôt le déclin de sa production agricole. Or, l'État n'a pas jusqu'ici démontré sa capacité à concevoir et à implémenter une politique cohérente capable de relancer la production locale. On s'interroge sur le vrai sens de la fête de l'agriculture et du travail en Haïti.


Une offre alimentaire insuffisante 
Sur la base d'une consommation annuelle moyenne de 225 kilogrammes de céréales par personne telle que définie par les instances du Système des Nations unies pour satisfaire les besoins nutritionnels de base, pour une population de 8 millions d'habitants en 2006, les besoins théoriques s'élèveraient à 1,83 millions de tonnes d'équivalents céréales (TEC), d'après les informations fournies par la Coordination nationale de sécurité alimentaire (CNSA). Selon cette même source, l'offre alimentaire nette locale ne représente que 44,81 % de la disponibilité alimentaire. L'importation alimentaire nette satisfait la moitié (49,88 %) de la demande et l'aide alimentaire fournit le reste des 5,31 %. Avec un tel scénario, on ne peut espérer voir que des produits locaux à la foire gastronomique du Champ de Mars qui ne reflète que la situation agricole du pays. Si le Produit intérieur brut (PIB) a enregistré une hausse appréciable en 2006 par rapport 2005 (2,3 contre 1,8), la production agricole locale a plutôt connu en 2006 une baisse durant la même période. La production agricole locale est passée de 1,82 million tonnes métriques en 2005 à 1,80 millions tonnes métriques en 2006, selon la CNSA. Cette baisse est surtout due à la décroissance de la production de bananes. Les bananeraies de la plaine de l'Archaïe ont connu ces dernières années de sévères difficultés à travers notamment les maladies comme le Sigatoka qui a ravagé une bonne partie des plantations. L'État haïtien n'a pas su donner une réponse rapide à ces fléaux comme le font les voisins de la Caraïbe qui concurrencent rageuse dans le domaine. L'agriculture de subsistance pratiquée par les paysans haïtiens ne leur laisse pas la possibilité de penser aux produits d'exportation. Pour le faire, il leur faudrait une politique publique d'incitation. Cette incapacité leur empêche de profiter des avantages offerts par le commerce équitable. Ce nouveau concept réfère aux produits organiques en provenance des pays du tiers-monde, particulièrement ceux qui sont membres du groupe ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique). À Malongo à Nice en France, le café haïtien est très sollicité avec un prix très compétitif voire plus élevé que celui du marché. Mais, le grand handicap demeure la faible quantité disponible qui ne peut répondre rien qu'à la demande de Malongo. Celle-ci ne représente pourtant qu'une infirme proportion de la demande potentielle mondiale. Le même scénario se produit pour la production des mangues à destination des États-Unis d'Amérique, du cacao et du vétiver. La théorie ricardienne des avantages comparatifs pourtant très vieille ne trouve pas encore son application en Haïti. David Ricardo avait suggéré aux nations de se spécialiser dans la production du bien ou du service dans lequel elles disposent le maximum de dotations factorielles, donc des avantages comparatifs. Le café et la mangue d'Haïti sont deux parmi les produits agricoles locaux très sollicités à l'extérieur pour leur saveur particulière. Pourtant, les plantations de ces produits se font rares sur le territoire national.


La faiblesse de l'emploi
L'absence de politique agricole cohérente et d'appui aux agriculteurs a conduit au déclin de la production agricole locale. Ce déclin a fortement contribué à la migration paysanne à la désertification. L'analyse de la migration interne ou le mouvement migratoire interdépartemental à partir des données du recensement de 2003 révèle un fort déplacement de la population paysanne vers les grandes villes. La comparaison selon le genre et le type de déplacement a permis de distinguer la migration interurbaine lorsque la population des villes de province se déplace vers les grandes villes urbaines, la migration rural-urbaine quand les paysans gagnent les villes, la migration urbaine-rurale synonyme de déplacement des citadins vers les provinces et la migration interrurale qui se réfère au flux migratoire entre les zones rurales. L'analyse des données du recensement général de la population prouve que les migrants internes se composent en majorité des jeunes notamment des femmes, des artisans et de personnel de service. Ils proviennent surtout des départements du Sud-Est, de la Grand'Anse, du Sud et du Centre. Ils sont également fortement concentrés dans le département de l'Ouest, principalement dans les bidonvilles. On peut être tenté de croire qu'il existe une relation entre la migration interne et externe (si l'on considère les déportés) et la violence. Ce qui voudrait dire qu'il y aurait une corrélation entre le déclin de la production agricole et le climat d'insécurité, ou de façon plus générale, entre le chômage et l'insécurité. Précisons toute suite que les départements accusant les taux de chômage les plus élevés ne sont pas forcément ceux qui enregistrent des taux d'insécurité les plus importants.

La taille des exploitations agricoles varie au sein des départements, atteignant en moyenne 1 hectare environ, souvent réparti en plusieurs parcelles. Selon les estimations de l'Enquête sur les conditions de vie en Haïti en 2003, la majorité des agriculteurs sont propriétaires de leur exploitation et ont acquis leurs terres par achat ou héritage. Les techniques de production sont très rudimentaires et limitées à une binette et une machette, seulement 5 % des agriculteurs ayant accès à une charrue, souvent empruntée ou louée. La mécanisation est pratiquement inexistante. L'utilisation d'intrants agricoles achetés (semences améliorées, engrais et pesticides) est très limitée et essentiellement concentrée dans les exploitations productrices de riz et de légumes dans la Vallée de l'Artibonite.
La migration de la main-d'oeuvre agricole
Jusqu'à présent, l'agriculture haïtienne reste à la merci du climat avec deux saisons de pluies qui vont de mars/avril à juin/juillet et d'août/septembre à novembre/ décembre. La première coïncide à la grande campagne agricole. Les céréales sont cultivées dans les basses et hautes terres pendant les deux campagnes, tandis que les légumineuses sont essentiellement cultivées dans les hautes terres et les plaines irriguées de novembre à février. Les ouvrages d'irrigation sont très limités et la superficie irriguée ne représente que 70 000 hectares environ, dont plus de 40 % sont concentrés dans la Vallée de l'Artibonite, tandis que le reste couvre en particulier les plaines des Cayes (Département du Sud), Jacmel (Département du Sud-Est) et le Plateau central dans le reste du pays.

Mais en dehors des caprices du climat et de la précarité, l'un des phénomènes qui nuit le plus à la production agricole locale de nos jours demeure la migration de la main-d'oeuvre. Si le Canada et les États-Unis accueillent une grande partie de nos ressources humaines qualifiées, la Caraïbe reçoit la main-d'oeuvre non qualifiée. Une grande partie des travailleurs agricoles vont en République dominicaine, à la Guadeloupe, à la Martinique… Les Haïtiens constituent la principale main-d'oeuvre agricole de ces pays. Et ceci, à moindre coût pour un maximum d'efficacité. L'agriculture s'en va, les travailleurs aussi.

L'agriculture haïtienne est peu orientée vers l'exportation. Le maïs est la principale denrée de base. Parmi les autres cultures importantes, on citera le sorgho, les légumineuses, les patates douces, les ignames, le manioc, les arachides, les plantains et les bananes. Le riz occupe une place cruciale dans le régime alimentaire de la population locale depuis le début des années 1960 en raison de l'irrigation accrue de la Vallée de l'Artibonite, mais la production nationale n'a cessé de chuter au cours des deux dernières décennies. Les cultures pures occupent environ 40 % de la superficie agricole totale, tandis que l'on trouve diverses associations sur les autres 60 %, essentiellement du maïs associé au sorgho, aux haricots ou aux pois. Les rendements céréaliers sont en général faibles et les pertes après récolte élevées en raison de l'insuffisance des structures servant au séchage et au stockage des grains; ces pertes peuvent atteindre jusqu'à 15 à 20 % des récoltes selon la culture.

En ce 1er mai 2007, Haïti fête l'agriculture et le travail sur fond de chômage et de déclin de la production agricole. L'agriculture et le travail s'en vont, la fête reste. Saura-t-on rectifier le tir ?
Source: Le Matin