HAÏTI - SAINT-DOMINGUE - L'ENFER D'HISPANIOLA 4 mai 2007
La discrimination raciale dont sont victimes les migrants haïtiens vivant en République dominicaine conduit à des expulsions arbitraires et massives, ainsi qu'au refus de délivrer des actes de naissance à des milliers d'enfants. À l'occasion de la Journée internationale pour l'Élimination de la Discrimination raciale, Amnesty International vient de publier un rapport accablant. L'occasion aussi de poursuivre la campagne Vivre dans l'ombre - Les droits des migrants.


Haïti et la République dominicaine se partagent l'île d'Hispaniola. Toutefois, les deux pays entretiennent depuis longtemps des relations de voisinage compliquées, en raison de conflits remontant au 19e siècle et de la disparité des développements économiques et sociaux. La question de la migration haïtienne vers la République dominicaine est donc un sujet très sensible. Elle est exploitée par les groupes nationalistes du pays qui, avec l'aide de certains médias dominicains, font des migrants haïtiens les boucs émissaires des problèmes sociaux, économiques ou sécuritaires auxquels est confronté le pays, ce qui ne fait qu'alimenter la discrimination, le racisme et la xénophobie. Ainsi se répand l'idée que le pays s'« haïtianise », que les Haïtiens sont responsables de la plupart des infractions commises dans le pays et qu'ils prennent le travail des Dominicains. En réalité, ils sont exploités et font les travaux les plus pénibles, les plus mal payés et parfois les plus dangereux que, dans leur vaste majorité, les Dominicains refusent.


Depuis plusieurs décennies, les Haïtiens quittent leur pays pour fuir les persécutions politiques et la situation économique désastreuse qui y règne. Un certain nombre d'entre eux ont émigré ou se sont réfugiés en Amérique du Nord ou en Europe. Mais la plupart sont partis à la recherche de meilleures opportunités de l'autre côté de la frontière, en République dominicaine. Depuis les années 1920, les Haïtiens, pour la plupart des hommes, sont attirés par la République dominicaine où ils sont embauchés comme saisonniers dans l'industrie de la canne à sucre. L'activité des plantations de sucre - tant privées que nationalisées - repose sur l'importante réserve de travailleurs haïtiens. Ces derniers reçoivent des salaires dérisoires et sont soumis à des conditions de travail déplorables que la plupart des Dominicains ne sont pas prêts à accepter.


En l'absence de données officielles fiables, on estime qu'entre 500 000 et un million d'Haïtiens vivent actuellement en République dominicaine [1]. La plupart sont arrivés il y a longtemps, à une époque où l'industrie de la canne à sucre embauchait par milliers. L'activité de ce secteur a connu une certaine récession dans les années 80 mais le flux des immigrés haïtiens ne s'est pas tari car d'autres secteurs de l'économie dominicaine se sont progressivement ouverts à eux. Le secteur agricole emploie toujours un grand nombre de travailleurs migrants d'origine haïtienne, mais ces derniers sont désormais de plus en plus employés dans l'industrie du bâtiment, du tourisme, de l'hôtellerie et de la restauration, dans les ateliers de fabrication des zones franches situées à proximité de la frontière avec Haïti et en tant que qu'employés de maison. De nombreux migrants haïtiens gagnent aussi leur vie en vendant dans les rues de la capitale, Saint-Domingue, et dans d'autres grandes villes du pays.


La discrimination fondée sur l'origine ethnique, la langue et la nationalité est une réalité pour de nombreux travailleurs migrants haïtiens et de nombreux Dominicains d'origine haïtienne vivant en Répu- blique dominicaine. Les cas dont Amnesty International a eu connaissance concernent principalement des travailleurs migrants en situation irrégulière et sans papiers mais également des ressortissants dominicains d'origine haïtienne, et notamment des enfants.
Les recherches effectuées par Amnesty International montrent que les lois et les politiques relatives à l'immigration sont mises en oeuvre de manière incompatible avec les normes internationales en matière de droits humains. Elles montrent également que si les travailleurs migrants haïtiens en situation irrégulière sont ceux qui courent le plus de risques, les Dominicains « légaux » d'origine haïtienne et les travailleurs migrants en situation régulière continuent d'être victimes de violations répétées.


La législation en matière d'immigration et les dispositions relatives à l'enregistrement des naissances sont souvent appliquées de manière discriminatoire par les fonctionnaires dominicains. Les migrants haïtiens sont spécifiquement visés par les fonctionnaires de l'immigration lors de contrôles d'identité qui se concluent souvent en détentions arbitraires, mauvais traitements et expulsions collectives et massives vers Haïti. Le nombre annuel d'expulsions vers Haïti oscille entre 20 000 et 30 000…


Les Dominicains d'origine haïtienne risquent en permanence d'être détenus et expulsés. En effet, les fonctionnaires de l'immigration peuvent refuser de reconnaître leurs papiers sous prétexte qu'ils sont faux ou falsifiés. Amnesty International estime que la législation actuelle et la manière discriminatoire dont elle est appliquée revient de fait à priver des milliers d'enfants dominicains d'origine haïtienne de tout un ensemble de droits économiques, civils et politiques, notamment le droit à la nationalité, à l'éducation et à la sécurité.
A.I.
POUR EN SAVOIR PLUS :
République dominicaine. Une vie en transit - La situation tragique des migrants haïtiens et des Dominicains d'origine haïtienne (AMR 27/001/2007)
Vivre dans l'ombre. Les droits des migrants (POL 33/006/2006)