Le samedi 05 mai 2007 Opinions
REGARDS SUR HAÏTI: Le bruit de l'estomac vide couvre la voix du professeur
Madame Cadette habite St-Marc en Artiborite, une région du nord d'Haïti, elle est directrice d'école depuis 35 ans. Elle est un peu fatiguée et pense à sa retraite éventuelle. Elle pense aussi à sa fille installée à Miami et à son fils avocat à Port-au-Prince. Elle pense à ses enfants, ses 350 enfants qui seraient perdus sans elle.
La région est poussiéreuse et malsaine. Son école est située dans le centre-ville, installée près de la mer, les déchets incalculables se rendent même jusqu'aux portes de l'école. Elle garde le cap avec une rigueur que bien des gens n'ont pas. Le bouleversement qu'a connu le pays depuis des années est sans doute la raison qui la pousse à continuer. Cela ne peut-être pire que maintenant, se dit-elle. L'instruction est bien vue en Haïti et demeure le seul moyen de passer de la misère à la «digne pauvreté», comme le disait l'ex-président Aristide avant son départ.
Madame Cadette apprécie le soutien qu'apporte la fondation Paul Gérin-Lajoie, un des quatre membres du consortium qui regroupe des organismes non gouvernementaux que pilote l'ACDI et qui s'implique dans le secteur de l'éducation. Ses enseignants ne sont pas avares d'éloges envers le travail des Judith, Michèle et Mélanie qui soutiennent les éducateurs en leur présentant de nouvelles stratégies d'apprentissage.
Mais la faim demeure l'obstacle premier et monsieur Varèse, enseignant de 6e année, l'a bien exprimé en me demandant comment un enfant souffrant de malnutrition peut-il se laisser bercer par l'enseignement. L'enfant entend plus le bruit de son estomac vide que la voix du professeur! Le manque de ressources au niveau scolaire de base est effarant.


Madame Cadette me reçoit dans son bureau; il règne à l'extérieur une cacophonie indescriptible. Je ne réussis pas à savoir d'où vient le bruit. C'est un mélange de cris, de klaxons, de chaleur et de poussière. Je tends l'oreille afin de comprendre ses paroles. Elle parle doucement, comme la misère qui s'installe tranquillement, elle regarde en direction d'une valise bleue qui contient les 150 livres de la bibliothèque mobile de l'école. Les élèves ne peuvent pour l'instant les consulter, car l'école n'a pas développé de système pour le prêt des livres, mais ils sont là et elle les regarde avec fierté. Avec un budget de près de 300$ pas année pour gérer son école, sans eau ni électricité, madame Cadette semble heureuse.
*L'auteur est en mission en Haïti pour cinq mois afin d'appuyer le milieu scolaire