Si aucun engagement n'est pris avec L'Alternative bolivarienne et que René Préval est monté à Washington « la conscience tranquille », il faut croire que le président haïtien joue encore sur le tableau de la diplomatie traditionnelle tout en mentionnant les avantages que son pays peut tirer des nouvelles relations avec des partenaires latino-américains. Le secteur économique haïtien est-il conscient des nouveaux enjeux de la conjoncture ?

Les observateurs politiques sont très curieux de savoir les impacts des relations entre Port-au-Prince et Caracas au niveau de l'administration américaine. Si l'on considère les déclarations de l'Ambassadeur des Etats-Unis à Port-au-Prince, Mme Janet Sanderson, on ne s'inquiète pas trop au niveau de l'establishment. Haïti aurait donc le droit, en toute autonomie, d'avoir des relations diplomatiques avec des pays du sud du continent. La Havane et Caracas ont montré leur détermination d'établir « une coopération humanitaire » avec Haïti dans les domaines de l'énergie, de l'éducation, de la santé, de l'assainissement urbain. Cependant, la nuance de l'ambassadeur Sanderson qui rappelle que les Etats-Unis sont le plus grand pourvoyeur d'aide à Haïti a toute sa valeur dans un contexte où le rutilant défenseur de la « révolution bolivarienne » ne rate jamais l'occasion de tirer à boulets rouges sur le président américain, George Bush.

Le dernier rendez-vous en date entre les présidents haïtien et américain, mardi 8 mai, à la Maison Blanche traduit, pour l'observateur attentif, un jeu de pendule. Les félicitations du président américain à son homologue haïtien au sujet de l'instauration de l'Etat de droit, de la mise sur pied d'une politique contre la corruption et de rétablissement progressif du climat sécuritaire ont été faites parallèlement à des déclarations d'un officiel américain concernant un trafic de drogue qui s'effectuerait entre Venezuela et Haïti par le circuit de l'aéroport international Toussaint Louverture.

L'épineux problème de la drogue a toujours été une pomme de discorde entre Washington et Port-au-Prince. Le président haïtien René Préval a souvent soutenu la thèse que son pays n'est ni grand producteur, ni grand consommateur de drogue. Selon des analystes, c'est la « manière élégante » d'une mise en garde de l'administration américaine qui, ne pouvant plus jouer au « big stick » d'une période révolue, choisit une voie diplomatique plus subtile pour garder le vieux partenaire haïtien dans son giron.

Le président haïtien participait, le 29 avril 2007, au sommet de l'ALBA (Alternative bolivarienne pour l'Amérique).Invité comme observateur à ce sommet, le président haïtien qui a signé des accords avec ses homologues sud-américains est rentré chez lui avec des assurances de ses amis cubains et vénézuéliens qui doivent attirer l'attention de l'administration américaine. Chavez promet de fournir pour Port-au-Prince et Carrefour 70 mégawatts d'électricité et 15 mégawatts additionnels réciproquement au Cap-Haïtien et aux Gonaïves. La presse nationale mentionne aussi la construction en Haïti d'une raffinerie de pétrole d'une capacité de 10.000 barils par jour !

Si aucun engagement n'est pris avec l'Alternative bolivarienne et que, selon des commentaires prudents, René Préval est monté à Washington « la conscience tranquille », il y a lieu de croire que le président haïtien ménage ses arrières et joue encore sur le tableau de la diplomatie traditionnelle. La présence dans la délégation qui l'a accompagnée à Washington des présidents des deux chambres législatives, Joseph Lambert du Sénat et Pierre Eric Jean Jacques de la Chambre des députés est une assurance institutionnelle qui montre au partenaire américain que Haïti n'est pas encore monté sur les grands chevaux des « nationalismes régionaux latino-américains ».
PRAGMATISME ET IDEOLOGIE
Mais, toute cette prudence n'empêche au président Préval d'être très enthousiaste, le lundi 31 avril, à son retour de l'Alba, au sujet des avantages à tirer des relations entamées avec La Havane et Caracas. Les conditionnalités du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de la Banque interaméricaine de développement sont à l'opposé de « l'humanisme régional des voisins sud-américains ». Il a abondé dans le même sens que le vice-président cubain en visite à Port-au-Prince lors du passage à la capitale haïtienne du président vénézuélien Hugo Chavez .

Les sympathies du président Préval par rapport à ses voisins régionaux, font remarquer des observateurs, sont plus proches d'un pragmatisme que d'une idéologie politique. Ces derniers prennent l'exemple des remerciements faits au président américain « pour l'aide fraternelle qu'il apporte à Haïti, pour le HOPE bill et pour les efforts déployés en vue de raffermir le système judiciaire, la justice et l'Etat haïtien. » Dans le contexte actuel de climat de paix progressif établi, le président haïtien affirme à Washington : « Les conditions de l'investissement sont là. Haïti attend les investisseurs américains. »

Le voyage à Washington du président Préval tombe dans le contexte où une nouvelle tragédie de boat-people haïtiens vient soulever la conscience nationale autour de la réalité du chômage qui porte des compatriotes à laisser illégalement le pays sur de frêles embarcations. Les analystes sont unanimes à reconnaître qu'il y a là le résultat concret d'une politique économique gouvernementale qui, depuis près d'un an, tarde à toucher les couches les plus vulnérables de la population. Il y a là des urgences qui ne s'accordent pas avec des tergiversations idéologiques. Le problème est de savoir lequel des partenaires d'Haïti est plus apte et décidé à l'aider à résoudre ses problèmes.
Depuis « Cayo Lobos » en 1980 jusqu'au drame des îles Turks and Caicos ce mois de mai 2007, près de trente ans déjà que les problèmes économiques continuent à montrer à une opinion internationale alertée que les promesses d'aide de nos partenaires traditionnels n'ont jamais résolu la situation des plus défavorisés.
Entre les présidents Préval et Bush, la question des haïtiens non documentés vivant aux Etats-Unis d'Amérique a été abordée. Ce n'est plus le temps de l'utilisation de l'arme des boat-people pour effrayer l'Amérique. Par contre, les conditions infrahumaines maintenues sont à la base de ces tragédies qui endeuillent le pays et qui ne font pas honneur au « plus grand pourvoyeur d'aide à Haïti » dont les plages de Floride sont à quelques encablures de « la nation la plus pauvre de l'Amérique ».

Entre La Havane, Caracas et Washington, Port-au-Prince doit trouver la formule qui lui permette de sortir de la situation de « backyard » des années de guerre froide pour entrer dans celle de la compétition régionale et de l'ouverture des marchés. Mais, pour arriver à ce stade, il faut que l'intelligence de nos hommes politiques soit appuyée par des hommes d'affaires décidés non seulement à refaire l'image de leur pays mais aussi à agrandir leurs profits par la reconnaissance qu'il existe, désormais, dans la logique de la mondialisation, de nouveaux établissements économiques à conquérir.
Source: Le Nouvelliste