12/05/2007 12:39
PORT-AU-PRINCE (AFP) - Une médecine légale embryonnaire au service des victimes en Haïti
Ils sont deux pour 8,5 millions d'habitants, mais les seuls médecins légistes d'Haïti entendent contribuer à étancher l'énorme soif de justice des citoyens de leur pays, ravagé par des siècles de violence, et à construire, un jour, un Etat de droit.
Marjorie Joseph et Armel Demorcy poursuivent leur combat au sein de l'association Uramel (Unité de recherche et d'action médico-légale), créée en 1999, face - disent-ils - à "l'absence de preuves dans les procédures civiles et pénales, favorisant l'impunité", et à "l'exigence de justice du peuple haïtien exprimée avec force depuis la chute de la dictature des Duvalier en 1986".
"La pratique de la médecine légale est quasi-inexistante en Haïti, il y a ici en matière policière et judiciaire une culture des aveux et non des preuves", explique le Dr Joseph, qui "court le pays" pour effectuer notamment des autopsies.
Les deux professionnels ne peuvent effectuer d'analyses ADN en Haïti, faute d'infrastructures, et doivent donc envoyer les prélèvements à Cuba ou en République dominicaine.
"Nous cherchons à apporter des preuves scientifiques pour que les plaintes aboutissent d'avantage - seules 3% des affaires arrivées devant la justice pénale débouchent sur une condamnation en Haïti", souligne le Dr Henrys, généraliste et coordinateur adjoint d'Uramel.
A l'actif de l'association figure notamment une des seules avancées juridiques récentes d'un système rongé par le manque de moyens, de volonté politique et par la corruption: le certificat médico-légal, validé par le gouvernement en janvier.
Les médecins ont désormais l'obligation d'établir gratuitement ce document permettant aux victimes de violences de porter plainte. Le certificat, assez volumineux, comprend l'identité du médecin signataire, celle de la victime, la date et l'heure de l'examen, les déclarations exactes de la victime, les constatations de l'examen clinique, les effets psychologiques constatés, la durée d'incapacité totale de travail ou d'incapacité permanente partielle et la nature des traitements prescrits.
"Auparavant, les médecins avaient peur d'établir ce type de document, craignant d'être menacés par les agresseurs", explique le Dr Jean-Philippe Dauphin, directeur de l'hôpital de Carrefour, à Port-au-Prince, qui couvre une zone de santé de 500.000 personnes. "Certains sont toujours récalcitrants ou se font payer pour délivrer le certificat".
Dans de petites villes de province, des magistrats n'ont pas hésité à se dédouaner de l'acte d'accusation en jetant en pâture aux agresseurs le nom du médecin ayant rédigé le certificat.
Selon le Dr Dauphin, le certificat "est pour le moment surtout réclamé par les parents d'enfants violés, pour porter plainte mais dans beaucoup de cas aussi pour pouvoir expliquer à la société pourquoi leur fille n'est plus vierge, comme une sorte de preuve de moralité".
Si la mise en place du certificat reste "un travail de longue haleine" et doit s'inscrire "dans le cadre d'une réforme de la justice qui ne soit imposée ni par les Américains, ni par les Canadiens, ni par les Français", l'existence officielle de ce document constitue "sans aucun doute une avancée majeure pour les victimes", souligne Israël Petit-Frère, avocat et spécialiste en droit médical.
"Les citoyens commencent à se réapproprier leurs droits", assure-t-il.
"Il appartient à la société civile de résister, de faire pression pour une justice plus efficace et équitable", renchérit Marjorie Joseph, dont l'association milite désormais pour le droit à une assistance légale pour tous et pour la mise en place de cellules spéciales pour l'accueil des victimes dans les commissariats.