Par Gabriel Hérard

Depuis des années, le thème de « modernisation de la vie politique » en Haïti est sur toutes les lèvres. On préconise, à cette fin, de travailler au renforcement des institutions de ce pays afin d'asseoir, à terme, l'Etat de droit en gestation. Cependant, encore faut-il qu'on n'oublie pas les partis politiques, fer de lance de toute démocratie. Or, on constate que ces formations politiques, malgré le rôle essentiel qu'elles jouent ou qu'elles sont encore appelées à jouer, sont carrément traitées en parents pauvres dans ce débat. N'est-il pas venu le temps pour les nationaux, comme pour les institutions financières internationales des pays amis, d'ouvrir le débat à ce secteur essentiel de la vie politique et d'analyser la situation, pas forcément rose, des partis et les contraintes auxquelles il est confronté. Pour qu'on puisse déjà imaginer des solutions intelligentes pour sortir les partis de leurs déboires qui, trop souvent, les empêchent d'accomplir leurs tâches citoyennes comme il se doit.

Que de fois n'a-t-on pas entendu des critiques émanant d'une partie de l'opinion publique selon laquelle les partis ne seraient pas intéressés à entreprendre des activités économiques en faveur de la population ou que des initiatives en ce sens n'existent pas. Ces critiques, pour fondées qu'elles soient, occultent purement et simplement la réalité financière dans laquelle se débattent les partis au quotidien.
Les contraintes financières des partis
Dépourvues de financement public, ces formations politiques ne fonctionnent qu'à partir de cotisations des membres qui ont la chance de détenir un emploi régulier - ceux-ci ne sont malheureusement pas légion. Ce qui fait que les responsables de partis, même influents sur la scène politique, sont obligés de payer le loyer de leur siège par leurs propres moyens et ce, non sans difficultés. Il arrive qu'ils ne soient même pas en mesure de gérer les activités ordinaires de leur organisation, telles que les séances de formation à l'intention des cadres régionaux, la mise en place des coordinations communales etc. Que dire alors de leurs tâches essentielles, telles que l'animation de la vie politique, la formation du personnel politique, pour ne citer que ces dernières. Une anecdote : ce n'est qu'en 2005, pour la première fois, à l'occasion des élections nationales que l'Etat haïtien a accepté d'aider faiblement les candidats à la présidence de la République et aux législatives. Il arrive que les partis reçoivent aussi une aide financière de généreux mécènes ou de partis étrangers frères. Mais c'est chose plutôt rare !

Compte tenu de toutes ces contraintes financières, les partis n'ont nullement la possibilité d'aider la population à mettre sur pied des activités rentables, voire de financer des projets en ce sens. Et pourtant ce n'est pas l'intention qui fait défaut : que de projets moisissent dans les tiroirs de nos partis par faute de moyens pour les mettre en oeuvre ! Ce qui manque véritablement, ce sont les espèces sonnantes et trébuchantes pour y faire face.
Sortir de l'indigence
Le moment est venu de débattre de l'indigence des partis et de la nécessité de les soutenir sur une base régulière légale. Ce débat devrait conduire un jour à l'élaboration d'une législation sur le financement des partis politiques. Cette loi devrait, bien évidemment, tenir compte de l'influence de ces derniers dans le milieu, de leurs résultats électoraux et bien entendu de leur représentativité parlementaire, afin d'éviter l'éparpillement de partis sans base politique véritable et non finançables.

Depuis des décennies, les organismes financiers internationaux (Union Européenne, USAID, PNUD etc.) et les pays amis n'ont de cesse d'évoquer, de leur côté, la nécessité de renforcer les institutions représentatives de la société civile, seule garantie, selon elles, pour l'avènement d'une société démocratique et moderne. Pourtant, les pais ne figurent pas sur la liste des aides prévues en ce domaine. On sent même chez les organismes internationaux une certaine réticence à soutenir les partis, ce qui tranche avec leur discours en faveur de la démocratisation. Pourtant, chacun sait qu'une démocratie ne fonctionne pas sans partis dignes de ce nom. En plus de l'aspect purement éthique de leur tâche, les partis sont appelés à promouvoir le rassemblement, le dialogue et le consensus national au détriment du repli clanique. Ne sont-ils pas, en tant qu'animateurs de premier ordre de la vie politique, les premiers concernés par la professionnalisation et la modernisation de la vie politique. L'opinion publique comprend alors mal qu'ils soient écartés dans les programmes nationaux ou internationaux d'aide aux institutions et dans les projets d'aide au développement.


Aider les partis, c'est participer à la lutte contre la corruption
Pourtant, les avantages d'une aide aux partis sont immenses. Non seulement elle permettra aux partis de mieux se structurer du point de vue organisationnel et de mieux exécuter leurs tâches intrinsèques - mobiliser et éduquer les adhérents, participer à la formation de l'opinion, concourir à l'expression du suffrage universel, à l'exercice du pouvoir et à l'encadrement des élus etc. - mais encore elle conduira à une certaine professionnalisation de ces corps constitués. Par exemple, certains membres dirigeants pourraient se consacrer exclusivement à la politique, devenant ainsi de vrais cadres, des vrais professionnels de la politique. C'en sera fini avec la politique politicienne, l'amateurisme, l'improvisation etc, source de tous les dangers.

De surcroît, un autre avantage et pas des moindres : un parti bien dans sa peau ayant pignon sur rue ne sera nullement tenté de faire des compromis douteux, des compromissions viles et encore moins d'être attentifs aux sirènes de la corruption et de l'argent facile (drogue). Aider les partis à se refaire une santé, à s'affirmer et à s'implanter durablement, c'est, en dernière instance, participer à la lutte contre la corruption.

Un soutien financier aux partis donne aussi à ceux-ci la possibilité d'aider à la mise sur pied de projets de développement rentables élaborés par des groupes de la société civile ou par des adhérents. Ce qui aura pour conséquence de créer une image plus positive des partis. Ils ne seront plus perçus par les citoyens comme des institutions inutiles, ayant en tête que la conquête du pouvoir - même si cela fait partie de leurs objectifs et même de leurs tâches essentielles -, mais apparaîtront comme un corps sensible aux problèmes des gens et utiles à une population confrontée à tant de problèmes épineux (hausse du coût de la vie, environnement mortel, éducation en déphasage avec le marché du travail etc.) En conséquence, le taux d'adhésion aux partis augmentera à coup sûr pour la bonne et simple raison que les gens savent que les partis font quelque chose de concret pour eux. Le gain en adhérents renforce l‘implantation des partis qui pourront mieux s'adapter aux exigences nouvelles du contexte socioéconomique.

Il est impératif que les financeurs nationaux et internationaux pensent à associer les partis qui ont une bonne représentation au parlement à la lutte contre la misère. Compte tenu que le pourcentage de main d'oeuvre employée dans le secteur formel est très faible et sera encore réduit par la politique des institutions financières internationales et certains gouvernements occidentaux, les partis peuvent apporter une réponse immédiate aux groupes associatifs formés d'adhérents désireux de s'intégrer dans le circuit économique. Une telle initiative, si elle est soutenue financièrement, permettrait aussi aux partis de faire leurs armes dans l'élaboration de projets et de développer un tissu de PME, mais encore d'apprendre, dans le cadre de leur tâche civique, aux bénéficiaires à verser leurs redevances à l'Etat (taxes), vu que leur influence morale, de par la légitimité acquise par l'aide qu'ils apportent à la population, s'en retrouvera renforcée si les partis politiques arrivent donc à prendre le relais de l'Etat dans ce domaine, ce sera l'ouverture d'un front menant à l'éradication de cette insupportable misère, à la réduction du chômage et à une redistribution de revenus en faveur des couches les plus vulnérables.


Source: Le Matin