Par Kesner Pharel
Les propos tenus autant par le président de la République, René Préval, que par le Premier ministre Jacques Édouard Alexis, au cours de différentes interventions faites aux Gonaïves et à Port-au-Prince durant les deux premiers jours de l'année 2008, témoignent de sérieuses préoccupations au niveau des plus hautes instances de l'État concernant le chômage et la vie chère qui affectent une bonne partie de la population haïtienne. Les deux principaux responsables de l'Exécutif ont reconnu devant la nation la nécessité de créer rapidement un plus grand nombre d'emplois et d'assurer une meilleure stabilité des prix des biens et services dans l'économie nationale afin d'atténuer le cuisant problème de pauvreté dans le pays. Faut-il rappeler que plus de sept millions d'Haïtiens ne disposent pas de deux dollars américains (75 gourdes) par jour.

Après avoir reconnu les ratés du gouvernement en 2007 dans le cadre de l'amélioration des conditions socio-économiques, le principal mandataire de la République a jugé bon de proposer publiquement aux membres du gouvernement de Jean Édouard Alexis quelques idées de projet. Il a cité son expérience personnelle, après son premier mandat (1995-2000), dans la production de jus d'orange dans la zone de Marmelade située au nord d'Haïti. René Préval a distribué également des photos de poissons produites dans des projets de lacs collinaires actuellement exploités en Haïti. À noter que le frère Francklin Armand, choisi en 2007 par la Fondation Françoise Canez Auguste comme « Trésor national vivant », représente l'un des principaux entrepreneurs sociaux dans ce genre de projet.

Le chef de l'État a souhaité une collaboration entre l'Exécutif et les responsables des municipalités et collectivités territoriales pour la réalisation d'installations sportives et culturelles en faveur des jeunes résidant dans les 140 communes sur l'ensemble du territoire national. En effet, les terrains devraient être octroyés par les leaders municipaux pour la construction de ces facilités, ce qui contribuerait à un regain d'activités dans le secteur de la construction. Un tel projet vaudrait son pesant d'or du fait que plus de la moitié de la population haïtienne est âgée de moins de 21 ans.

On peut bien comprendre la position du président de la République qui se bat comme un diable dans un bénitier pour répondre aux réclamations incessantes d'une population dont la majorité se retrouve en situation de pauvreté. Mais les rôles et tâches de chaque secteur doivent être bien définis pour éviter une sorte de « cacophonie économique » dans la concrétisation des propositions du chef de l'État. Dans l'exemple cité concernant le jus, le ministère du Commerce et de l'Industrie, de concert avec le ministère de l'Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural, pourrait apporter son soutien direct dans le cadre du renforcement de la filière. Les membres du ministère de l'Agriculture assisteraient les producteurs de fruits dans l'amélioration de la production, tandis que ceux du ministère du Commerce apporteraient leur soutien dans le cadre de la commercialisation et de la distribution. Les ministères de l'Éducation nationale et de la Santé publique interviendraient, de leur côté, au niveau de l'écoulement du produit dans les écoles à travers le programme de cantines scolaires. On pourrait également étendre le programme dans les cafétérias universitaires. Ceci permettrait ainsi aux élèves et étudiants d'avoir accès à des produits de meilleure qualité pour leur bonne croissance physique.

L'établissement d'un système de micro-crédit, destiné aux petits producteurs agricoles et d'autres acteurs de la filière par l'une des institutions financières publiques (Fonds de développement industriel, Banque nationale de Crédit et Banque populaire haïtienne), servirait de levier financier aux entrepreneurs agricoles, ce qui leur permettrait de répondre beaucoup plus facilement aux exigences des marchés. Une certaine assistance dans le cadre de la micro-finance serait aussi envisagée dans le but de faciliter le respect des engagements financiers des producteurs agricoles.

Pour garantir la fiabilité et la durabilité du programme dans le cadre du renforcement de la filière, les notions de production, de marketing, de communication et de finance devraient être bien comprises par les producteurs agricoles. La participation des membres du secteur des affaires et des universités devient ainsi indispensable pour renforcer la chaîne de valeurs dans le système de production nationale. Il importe d'ajouter que l'on ne peut attribuer au gouvernement le rôle exclusif de créateur d'emplois dans l'économie nationale. Le secteur des affaires devra également apporter sa contribution en appliquant des techniques modernes de gestion, appelant pour l'établissement de stratégies et la mise en place de structures pour atteindre les objectifs fixés. Alors, le discours du président René Préval devrait faire comprendre aux membres des différents secteurs de la nation (public, privé et même social) l'obligation d'être plus innovateurs et de prendre surtout des risques pour que l'on puisse réduire de façon substantielle le nombre de personnes pauvres en Haïti. En d'autres termes, l'entrepreneurship devrait être pratiqué à tous les niveaux dans le pays.


Source: Le Matin