Editorial du quotidien Le Matin par Claude Moise
Depuis que l'on s'acharne à normaliser ce pays, il ne se passe pas un seul CEP qui n'ait une histoire à offrir au monde médiatique et à la délectation des zenkè , engendrant l'inquiétude sinon la panique des responsables. C'est que l'opération électorale est la clé de voûte du nouveau régime politique en construction, et l'organisme chargé de la mener à bien, le lieu par excellence de confrontation d'intérêts partisans, le plus souvent feutrés. D'où l'importance d'établir des garde-fous politiques et de se donner, par une organisation tatillonne, des garanties pour la protection des droits politiques. Le fonctionnement de l'organisme électoral a toujours fait l'objet de surveillance attentive, sinon méfiante. Les débordements des luttes de pouvoir furent tels et ont généré de telles confusions qu'aucun CEP n'y a échappé. Une véritable malédiction.

Le processus électoral de 1987 a démarré sur une crise opposant le gouvernement provisoire de Namphy au premier CEP, le seul habilité par la Constitution à organiser les premières élections générales de la Constitution de 1987. On sait ce qui s'est passé. Notre numéro du 29 novembre 2007 a abondamment rappelé les incidents, crises, tragédies qui ont jalonné ce processus et qui ont débouché d'abord sur le massacre de la ruelle Vaillant, ensuite sur les élections malachong du 18 janvier 1988. Entre cette date fondatrice des misères électorales et le 7 février 2006, on en a connu des péripéties et consommé des CEP, fantomatiques ou trépidants, un à chaque rendez-vous électoral sans qu'apparemment on s'en soit alarmé ni que l'on ait posé des questions de fond entourant la régularité de cette répétition. Le dernier que l'on vient de former commence sa carrière par ce que des observateurs appréhendent comme une crise.

La démission du directeur général du CEP, M. Jacques Bernard, n'est pas rien. Mais, je ne comprends pas pourquoi des chefs de parti et autres procureurs politiques de ladite société civile devraient se précipiter au micro pour alimenter ce qui est en passe de devenir notre psychodrame national. L'événement certes est assez sérieux pour souhaiter qu'il soit cerné enfin dans toutes ses dimensions. Il s'agit de parachever la normalisation institutionnelle du régime politique dont on a pensé qu'elle était en bonne voie après les séquences électorales de 2006 et 2007. On se rappelle le rôle décisif joué en la circonstance par le directeur général démissionnaire pour aider à sortir du bourbier. Nanti de pouvoirs spéciaux par le gouvernement intérimaire de Gérard Latortue, vigoureusement soutenu par les bailleurs de fonds de la communauté internationale, il avait livré la marchandise à la satisfaction quasi générale. Son rappel récent au même poste devait légitimement lui faire croire qu'il pourrait disposer de solides leviers d'action auprès de ce CEP récemment construit de peine et de misère, après moult négociations auprès de ces mêmes groupes d'intérêt, dans un contexte insistant de vide et de confusion.

Le problème n'a pas fondamentalement changé. Ce que j'exprimais dans mon éditorial du 30 juillet 2004 et que je reproduis ici ramène des questions qui vont continuer à nous hanter, même lorsque l'on croira en sortir avec la formation du Conseil électoral permanent selon la Constitution.

Former un tel organisme (le CEP), dont on a vite compris qu'il se situe au milieu de la route vers le pouvoir, n'est pas un exercice facile lorsqu'on prétend l'investir de pouvoirs extraordinaires et reconnaître à ses membres des qualités de rigueur, d'équité et de moralité susceptibles de rassurer les groupes d'intérêts. Sur quels critères choisir les personnalités ? Comment évaluer leurs compétences par rapport à la nature, au poids et à la complexité de la tâche qu'elles ont à accomplir ? Pour rassurer, les personnalités, outre leurs compétences, doivent pouvoir projeter dans le public une image rassurante. On a choisi de faire dans la représentation (Églises, organisations de la société civile, partis politiques) où il n'est pas du tout certain que prédominent ces critères. Où et quand ces différentes organisations ont-elles produit une réflexion rigoureuse, documentée sur les 18 ans d'échec des CEP ? Initiative préalable à des choix éclairés. Mais qui se soucie de telles démarches ? Comment échapper à la pesanteur du copinage et du clientélisme ?

Il reste que l'on n'y peut rien aujourd'hui sinon que de persister à trouver des solutions de compromis pour aboutir. On y arrivera cahin-caha, sans être certain de trouver la solution durable. La loi électorale sera plus ou moins acceptable. Mais l'opération sera toujours complexe et difficile à manier au milieu de suspicions qui se manifesteront à chaque étape importante : choix des fonctionnaires, formation des bureaux, mise en place de la logistique, calendrier, inscription, vote, dépouillement, comptage, etc.