Par Alix Laroche
L'ancienne Habitation Leclerc va redevenir, dans les 18 prochains mois, un lieu d'attraction. Située en banlieue sud de Port-au-Prince, au coeur du quartier densément peuplé de Martissant, l'habitation sera transformée en un vaste parc botanique. Dans ce domaine squattérisé qui logeait un hôtel de luxe dans les années 70 et qui, au fil des ans, a été transformé en porcherie et repaire d'autres bestiaux, seront aménagés, en plus du jardin botanique, des centres de loisirs dans le cadre du projet « Parc de Martissant » dont les travaux doivent démarrer cette semaine.

Considérant l'importance de la participation de la population dans la réalisation du projet « Parc naturel de Martissant », différents représentants d'institutions qui y sont impliquées , notamment ceux de la Fondation connaissance et liberté (FOKAL), ont rencontré, le jeudi 20 mars, à la résidence de la famille Mangonès, des délégués d'organisations sociales et des notables du quartier de Martissant, en vue de fournir des informations relatives à l'exécution du projet et d'indiquer en même temps le rôle que doit jouer chaque institution.
Cette réunion s'est déroulée quelque trois semaines après le lancement officiel du projet, soit le mercredi 5 du mois en cours, suite à la signature d'un protocole d'accord de 5 000 000 d'euros, le mercredi 15 février dernier, entre la FOKAL et l'Union européenne.
Le projet mobilise, à côté de l'État haïtien, plusieurs Organisations non gouvernementales et institutions, dont la FOKAL, l'Union européenne, le Groupe de recherches et d'échanges technologiques (Gret), le Concern, l'OxfamIntermon, l'Avsi, et, également, l'Administration municipale de Port-au-Prince.

Selon Michèle Duvivier Pierre-Louis, directrice générale de la Fokal, qui a fait un survol historique de l'idée du projet, cette démarche viendrait non seulement changer l'image de la zone de Martissant, mais aussi apporter une certaine amélioration des conditions de vie de nombreuses familles. « De nombreux jeunes du quartier seront embauchés. C'est un grand défi pour nous autres qui faisons partie des institutions vouées à la réalisation de ce projet. Il est certain qu'on ne pourra pas résoudre tous les problèmes auxquels fait face le quartier. Nous nous engageons et nous investissons vivement à l'accomplissement du projet, mais nous voudrions surtout vous assurer de sa préservation», a déclaré, optimiste, Mme Pierre-Louis.
Un projet ambitieux
Cette initiative qui vise la sauvegarde d'une des dernières réserves végétales du pays concerne, d'après Michèle Pierre-Louis, trois domaines respectifs : la source Leclerc, les résidences voisines de l'éminente anthropologue et artiste militante américaine, Katherine Dunham et du célèbre architecte, urbaniste et sculpteur haïtien de renommée internationale, Albert Mangonès, de regrettée mémoire.
La propriété de la famille Mangonès est un espace soigné, aménagé et protégé depuis plus de 45 ans par cette famille. L'espace de verdure formé par les propriétés de Dunham et de Mangonès est inclus dans un périmètre de préservation délimité par la Centrale métropolitaine d'eau potable (Camep), car il constitue un précieux îlot d'arbres et de sources naturelles pour la région de Port-au-Prince et que, de surcroît, la principale conduite d'eau de la Camep approvisionnant la capitale s'y trouve.

Selon ce qu'a indiqué Michèle Pierre-Louis qui a rassuré les membres de la population quant au sort de leurs résidences, la décision du gouvernement Préval de déclarer, en juin 2007, d'utilité publique cet espace du quartier de Martissant, tient également compte de ce qu'on appelle : la « Zone d'aménagement concerté » qui couvre la périphérie allant de la ravine Bréa, en passant par la localité de Jeannot pour aboutir au Morne Hôpital. « Un projet qui ne sera pas possible sans la compréhension et la participation active des résidents de la communauté », a insisté Michèle PierreLouis qui a fait part de la responsabilité de l'État dans la réalisation et le suivi du projet.

Si la population qui se trouve aux alentours de l'espace prévu pour la mise en place du « Parc naturel » est rassurée sur l'existence de ses habitats, par contre les squatters du domaine privé de l'Habitation Leclerc seront obligés de vider les lieux, mais dans le cadre d'une solution négociée, a indiqué Michèle Pierre-Louis, qui a rappelé que le projet n'est pas seulement touristique, mais aussi éducatif, culturel, économique et social.
La directrice de la FOKAL a souligné qu'Haïti est actuellement le seul pays de la Caraïbe à ne pas disposer d'un jardin botanique.

Chacune des institutions impliquées dans la réalisation du projet aura à assurer une tâche spécifique tout en tenant compte des difficultés et de la fragilité du quartier de Martissant qui, pendant un certain temps, était pris dans la spirale de la violence. D'après Mme Pierre-Louis, le projet ne concernerait pas uniquement le jardin botanique rêvé déjà par Mme Dunham, mais aussi d'autres espaces qui offriront des services publics, tels centres professionnels, sanitaires, loisirs, éducatifs et culturels. Il comporte des sous-projets d'eau potable, de protection de l'environnement, d'assainissement, d'infrastructures routières et électriques. Par ailleurs, un volet formation professionnelle des jeunes du quartier sera assuré par une organisation espagnole qui était représentée par M. Maurepas Jeudi, lequel a expliqué les domaines d'intervention de son institution qui doit, dans le cadre d'un programme déjà élaboré, former environ deux mille jeunes pour le marché du travail. Le Concern, représenté par M. Jean Alex Joseph, travaillera au renforcement de la capacité des communautés dans la gestion de conflit. Pour mieux informer la population de la teneur du projet, des stratégies de communication sous des formes différentes seront mises en place, mais la plus importante, d'après les responsables du projet, consistera à développer des rapports de proximité avec la population.


Historique
L'Habitation Leclerc appartient depuis plus de 60 ans à l'anthropologue et danseuse américaine Katherine Dunham. Le domaine appartenait à la fin du 18e siècle à Pauline Bonaparte, soeur de Napoléon, et Charles Leclerc, émissaire de l'empereur français. Le terrain est devenu propriété de Katherine Dunham depuis environ six décennies. Dans les années 70, une partie du domaine a été affermée à un hôtelier français et transformée en « Habitation Leclerc ». Cet hôtel eut pour premier manager Jean Sabatier. En 1986, après le départ des Duvalier, l'hôtel a été saccagé par la populace. À travers la création d'une fondation, Katherine Dunham a voulu y établir un jardin botanique où tous les intéressés viendraient étudier l'écologie. L'Habitation Leclerc possède toute une série de variétés de plantes et d'arbres dont certains datent de l'époque coloniale. Malheureusement, envahie par des squatters, cette réserve naturelle a été en grande partie détruite.
Source: Le Matin