Les dons affluent de toutes parts. Les déclarations de soutien se multiplient. Les solutions d'urgence s'ajoutent les unes aux autres. Certaines ont du sens. D'autres moins. Mais, bonnes ou pas, elles agiront comme la pilule qui fait baisser la température mais n'a pas d'effet sur les causes. Le fond du problème est ailleurs. Les émeutes de la faim en Haïti sont, avant toutes choses, les conséquences de nombreuses années de pratiques politiques coupables, de mépris du sort de la majorité et du refus de la plupart des politiciens de prendre l'économie au sérieux.
Ce texte est comme suit :
A.- un passé de faillite
B.- une politique économique de bric et de broc
Conclusion : Coup de semonce ou coup pour rien ?
A.- Un passé de faillite
La performance de notre secteur agricole est en chute libre. À la fin des années 1980, l'agriculture, le plus important secteur de l'économie comptait pour près de 50% du PIB et pour 65% des recettes d'exportations. Aujourd'hui, elle ne compte plus que pour 25% du PIB et pour 5.6% des recettes d'exportations. En 1980, nous exportions pour $91 millions de café. Aujourd'hui, $4.3 millions. De sisal, pour près de $10 millions. Aujourd'hui $900.000. En 1947, nous exportions sept millions de régimes de bananes. Aujourd'hui, zéro. En 1972-73, nous produisions 95.000 tonnes de sucre raffiné. En 1980-81, 51.000 tonnes, et aujourd'hui zéro. Toujours pour le sucre, entre 1970 et 1972, nous exportions 21.600 tonnes. Aujourd'hui zéro. En 1970, nous exportions 17.000 tonnes de sisal. En 1974, 9.400 tonnes. Aujourd'hui pratiquement plus rien. Dans le temps, nous exportions du coton. Aujourd'hui, nous en importons.


La structure de nos exportations s'est considérablement modifiée. L'industrie d'assemblage s'envole, le secteur agricole décline.
( Voir tableau Composition des exportations agricoles (fob) en % des exportations totales)
Si notre production et nos exportations agricoles ont ainsi dégringolé, ce n'est pas faute de potentiel. En 1995, la FAO évaluait notre potentiel comme suit :
Comment en sommes-nous arrivés là où nous sommes quant à présent?
(Voir tableau Potentiel de production alimentaire d'Haïti)
i) Un bilan par produits
Le riz, objet de nos tourments d'aujourd'hui a été violemment libéralisé en Février 1995, sous le gouvernement Aristide/Michel, un gouvernement pendant lequel les restrictions à l'importation ont été levées et les droits de douane sur les produits alimentaires abaissés de manière dramatique, passant de 40-50% sur la plupart des produits alimentaires, et de 50% à 3% pour le riz. Pratiquement du jour au lendemain, les importations de riz sont passées de zéro à 188.000 tonnes et la production nationale, qui était de 180.000 tonnes en 1985-1986 est tombée aujourd'hui à 90.000 tonnes. Résultat d'autant plus déplorable et condamnable que le riz est l'une de nos cultures reconnues, même par les experts internationaux les plus exigeants, comme compétitive sur les marchés mondiaux.


Pour le sucre, le prix payé au producteur a été si faible que ce dernier n'était encouragé ni à produire davantage, ni à améliorer la qualité. Il a donc abandonné la canne pour se tourner vers d'autres cultures. Idem pour le café dont les coûts à la production ont été trop bas pour stimuler la production. Quant à la banane, reconnue comme compétitive par rapport aux prix mondiaux, même dans les conditions de cultures traditionnelles, elle est morte, victime de la corruption, les prébendes à payer aux politiciens pour obtenir une licence d'exploitation étant vite devenues trop élevées pour justifier la poursuite des opérations.
ii) Au plan des politiques générales
On a laissé l'érosion entraîner des pertes de 15.000 ha chaque année sur les 900.000 cultivés. Les pertes de terres subies par les sols ont dénudé plus de 2 millions d'ha, qui sont devenus des zones pratiquement sauvages, avec peu ou pas du tout de végétation. Les systèmes d'irrigation, insuffisants, ne sont ni réparés, ni entretenus, encore moins augmentés. On a laissé faire le morcellement des exploitations dont certaines sont à ce point ratatinées qu'elles ne suffisent pas à faire vivre une famille. On a taxé l'agriculture mais on n'a pas réinvesti dans l'agriculture. Par des prix préférentiels destinés à enrichir des dirigeants irresponsables, on a découragé la production de maïs en privilégiant la farine de blé.
Des causes profondes et inadéquation des mesures de court terme


La crise d'aujourd'hui a donc des causes profondes, lesquelles durent depuis plus d'un quart de siècle par suite de politiques coupables sur les plans de la conduite de l'économie, des prix, des investissements agricoles, de la préservation des ressources naturelles, de l'encadrement paysan, de l'accroissement démographique. La crise est profonde mais les remèdes qui s'esquissent n'en prennent par la mesure. Sans doute faut-il faire face aux urgences, mais il ne s'agit pas que de cela. Malheureusement, on n'entend parler que d'urgence. Nulle part. il n'est question du taux d'augmentation souhaitable de la production agricole, sur quelle période, avec quelles ressources, dans quelles conditions de compétitivité et avec quels investissements massifs dans l'irrigation et dans l'amélioration du capital humain. Quant au Ministère de l'Agriculture, on ne voit pas comment, avec ses 4.4% d'allocations du budget total, ses cadres sous-payés, et ses structures inappropriées, il pourrait valablement conduire une politique quelconque, a fortiori quand il s'agit de politiques d'urgence à exécuter sur six mois. Ceci est d'autant plus regrettable que la hausse des prix des produits alimentaires d'aujourd'hui n'est pas un phénomène passager et que notre population continue à augmenter. Selon un récent rapport de la Commission Nationale de Sécurité Alimentaire en coopération avec plusieurs agences des Nations Unies, le nombre de personnes affectées par l'augmentation des prix alimentaires serait d'au moins 1.400.000.


B.- Une économie de bric et de broc
À la poussée destabilisatrice des prix alimentaires s'ajoute le fait que l'économie, faute de croissance, ne produit pas d'emplois. Pour une population affectée d'un chômage chronique, quelque soit leur niveau, les prix sont toujours trop chers. L'économie ne crée pas d'emplois parce que la politique économique du gouvernement pêche par trois grandes faiblesses : le refus de choix fondamentaux, une sous-estimation des enjeux et un postulat erroné.
i) Le refus des choix fondamentaux


Entre stabilité politique et croissance économique, il n'y a pas eu de choix. Tout se passe comme si on s'était embarqué des le départ dans une voie sans issue « de tout voum ce do ». Car si la stabilité politique est une condition nécessaire du développement économique, le développement est une condition nécessaire de la stabilité politique. Ce sont la pauvreté et le chômage qui sont à la base de l'instabilité politique. Or, on ne voit pas comment la situation économique peut s'améliorer et le climat d'investissements se développer si la situation sécuritaire ne s'améliore pas. Il fallait donc faire des choix clairs. En particulier, comment pourrait-on espérer créer des emplois pour soulager la misère quand, après 40 ans de déclin économique accumulé, on se condamne à un déficit budgétaire de 0% ? Les choix faits, les moyens appropriés auraient été dégagés en conséquence, une stratégie claire aurait été définie et expliquée au peuple, et l'on aurait évité la situation d'aujourd'hui dans laquelle la faillite alimentaire doit s'accompagner de création d'emplois artificiels, dont l'accumulation risque de peser sur la demande et par suite de créer ou d'aggraver le phénomène même auquel on veut porter remède.


ii) Sous-estimation des enjeux


La seconde faiblesse de la politique économique a été de surestimer les bienfaits de la stabilisation macro économique. La stabilisation macro économique, à elle seule, ne créée pas d'emplois. Bloquer les déficits budgétaires, ralentir l'inflation, accumuler des réserves ne suffisent pas à déclencher dans le secteur privé un gros appétit d'investissements et cela sera le cas hélas ! aussi longtemps que l'État n'aura pas été capable d'édicter des règles du jeu claires, de garantir le respect des droits de propriété et de faire baisser le coût des transactions par la disponibilité, à prix compétitifs, des infrastructures d'électricité, de transport, et d'opérations portuaires. Aussi longtemps que le gouvernement n'aura pas crée l'environnement qui garantit l'exécution des contrats, protège les biens et les personnes, incite les entreprises à répartir l'utilisation de leurs ressources de manière efficace, à améliorer leur productivité, à prendre des risques et à avoir confiance, les entreprises n'investiront pas et il n'y aura ni croissance ni création d'emplois et tous les sacrifices de la stabilisation macro économique auront été en pure perte. Aujourd'hui, tout se passe comme si, une fois les prix stables et les réserves en augmentation, on n'aurait plus qu'à se croiser les bras et attendre le bon vouloir des entreprises. C'est là une grave erreur.


iii) La troisième faiblesse de la politique économique est de sous-estimer les enjeux de la globalisation.
Répétons-le avec force : compte tenu de notre position géographique et de l'existence de notre marché local, nous n'avons pas d'autre choix que de pratiquer une politique d'ouverture. Toutefois, ouvrir l'économie ne suffit pas. Ouvrir l'économie ne garantit ni l'augmentation des exportations, encore moins la croissance. Le défi qui nous est imposé, c'est comment faire jouer nos avantages comparatifs et les faire triompher dans le cadre et avec les contraintes d'une économie internationale compétitive.


Haïti ne dispose pas d'une infrastructure solide de promotion et d'accès au marché international qui permettrait à nos entreprises de réduire les coûts associés à la pénétration sur les marchés d'exportations étrangers ou qui faciliterait une plus grande diversification des exportations et ferait baisser le niveau de vulnérabilité de notre pays aux chocs internationaux. D'autant plus à déplorer que les marchés sur lesquels nous aurions un avantage comparatif se réduisent comme une peau de chagrin du fait du protectionnisme des pays développés, notamment pour l'agriculture. En fait, les seuls modes de pénétration et de spécialisation de notre économe avec l'extérieur sont déterminés par nos avantages comparatifs c'est-à-dire un réservoir de main d'oeuvre à bon marché et la proximité d'Haïti avec les USA. À part les avantages fiscaux à l'industrie d'assemblage, nous ne disposons ni des mécanismes de nature à diversifier la structure des exportations ni à nous faire ouvrir de nouveaux marchés, ni non plus nous n'avons investi à l'étranger dans des facilités qui rendraient nos exportations plus faciles ou qui nous permettraient de participer à de chaîne de distribution. Il nous faut donc mettre en place toute une batterie de politiques complémentaires notamment au plan de l'harmonisation de nos tarifs douaniers avec le CARICOM, de l'harmonisation des politiques fiscales et de taux de change avec la République Dominicaine, de la sélection de pôles de développement prioritaires, accompagnées des mesures incitatives nécessaires.


La politique économique actuelle, examinée de près, tendrait à conforter un certain nombre de gens dans l'idée que Haïti est irrémédiablement condamnée à l'échec et que son seul espoir de survie reposerait sur les envois des Haïtiens de l'étranger et l'aide internationale. Quant à nous, nous pensons que Haïti est une économie viable. La question à laquelle nous devons répondre, tous collectivement, est celle de savoir quelles sont les mesure à prendre, quelles conditions doivent être remplies, et dans quel ordre, pour faire de notre pays une économie viable, malgré les contraintes qu'impose la globalisation en termes de création d'emplois, de recherche de compétitivité, et d'amélioration des conditions de vie. Le DRSP est un pas dans la bonne direction. Mais nous devons aller au-delà. Ce qu'il nous faut, c'est une stratégie de développement qui assure également la stabilisation macro économique et la croissance et englobe réduction des inégalités, élimination de la pauvreté, détresse rurale et droits des femmes.


Conclusion : Coup de semonce ou un coup pour rien ?
Un coup de semonce est un avertissement brutal donné en préalable à une action plus dure. À nous de décider si la leçon a été comprise et intériorisée ou si, en bons Haïtiens, et selon nos traditions les plus perverses, nous allons finalement continuer comme avant, comme si de rien n'était, en donnant la priorité à une bataille au couteau et en nous entre-déchirant pour les places et le « partage du gâteau », sans souci de l'intérêt national. Si tel était le cas, alors tout ce qui se passe en Haïti depuis 15 jours aura été un coup pour rien. Le peuple deviendra incontrôlable. Nos amis se laveront les mains de nos malheurs et nous deviendrons la proie du hasard.
Marc L. Bazin
marclouisbazin@hotmail.com
18/04/08