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Un gigantesque tohu-bohu

un_gigantesque_tohu_bohu-boisdechene.jpgalignent sur les berges sans parapet
Une vue du Bois-de-Chêne. Les autobus s'alignent sur les berges sans parapet
un_gigantesque_tohu_bohu-manjekuit.jpgespace
Des marchandes de manje kuit occupent aussi l'espace
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Published by TiCam- 05-03-08
news Un gigantesque tohu-bohu

Portail Léogâne est semblable à un calvaire. Il est traversé à ses angles par de petites venelles qui favoriseraient la circulation. Mais l'encombrement des diverses stations de véhicules est si intense, le commerce de l'informel tellement prédateur et les passants combien nombreux que les feux de signalisation fonctionnant au panneau solaire sont un maigre palliatif. Les agents de la circulation tentent l'impossible en ce lieu babélique. Intersection des départs pressés et des rencontres inattendues, Carrefour Portail Léogâne est un point névralgique de plusieurs itinéraires.
L'intersection de la Rue Oswald Durand et du Boulevard Jean-Jacques Dessalines est appelée, par le petit peuple qui la fréquente depuis des années, « Carrefour Portail Léogâne ». C'est l'un des axes les plus remuants de la capitale. A la fois espace de stationnement des autobus en partance pour le Sud du pays, de camionnettes opérant dans des circuits de périphérie de la capitale (Carrefour, Delmas), lieu d'établissements réitérés du marché informel, zone stratégique de banque en progrès, de station d'essence « nationalisée », port de débarquement nostalgique et d'embarquement précipité pour d'autre Cythère, Carrefour Portail Léogane serait une sorte de « Grand Central » pour ceux qui connaissent New York et sa vie trépidante.
La comparaison est forcée. C'est vrai. Ce carrefour est à l'opposé du modernisme, de la technologie urbaine et de toute régularisation municipale ou policière. Toutefois, sur le plan des déplacements de personnes à partir d'un point fixe, c'est pareil.
En cet endroit où l'on s'organise, chacun dans son petit carré de 6h.am. jusqu'à 5h.pm., ce qu'on appelle l'enfer n'est pas trop loin. Toutefois, du travailleur de la terre originaire de Jacmel devenu cireur de chaussures au responsable technocrate d'une succursale de la Unibank passant par des vendeuses de pèpè et autres manje kuit, les classes se professionnalisent dans un compromis spatial. Cela est un défi aux théories sur les conflits sociaux et les principes d'organisation de l'environnement urbain.
« Port-au-Prince est ainsi depuis des années, jouant avec les extrêmes », nous confie une jeune fille qui a laissé des études de Droit pour devenir chauffeur(e) de taxi. Elle n'a pas pu s'étendre plus longuement sur sa ville surpeuplée, forcée de démarrer en raison de sa voiture remplie de passagers qui paraissent neurasthéniques et pressés de quitter les lieux. Tempérament apparemment vigoureux, elle nous regarde avec un sourire retenu comme pour nous dire : c'est la vie, elle nous emmène partout!
Stationnés sur les berges du Bois-de-Chêne, les taxis laissent le carrefour chaque 15 minutes pour d'autres quartiers moins tumultueux. Portail Léogâne est semblable à une grande croix. Elle est traversée à ses angles par de petites venelles qui favoriseraient la circulation. Mais l'encombrement des stationnements de véhicules est si intense, le commerce de l'informel tellement prédateur et les passants combien nombreux que les feux de signalisation fonctionnant au panneau solaire sont un maigre palliatif.
Les policiers qui font office d'agents de la circulation tentent l'impossible en ce lieu babélique. Intersection des débats pressés et des rencontres inattendues, Carrefour Portail Léogâne est un point névralgique de plusieurs itinéraires. On l'emprunte pour assister à un deuil familial dans le Sud, pour aller vers un petit bonheur balnéaire entre un Zodevan et un air troubadour, pour une évasion à Jacmel ou pour vaincre l'agoraphobie des foules énervées réclamant le riz à grand vacarme.
Carrefour/Paloma et ses crieurs à vous crever le tympan, Jacmel et ses chargeurs d'autobus qui touchent 100 dollars par voyage, Cayes et ses véhicules surchargés, Miragoâne, Petit-Goâve, Delmas, Léogâne, c'est à qui peut mieux montrer les muscles pour se tirer d'affaires. Prosper, un chargeur, informe qu'un autobus de Miragoâne voyage avec 70 personnes à bord payant chacune 100 gourdes. Il précise que la station de Miragoâne contient entre trente à trente cinq, autobus. « Par ces temps difficiles, souligne-t-il, il n'y a qu'un voyage par jour. »
Un voyage pour les Cayes coûte 45 dollars. Alignés sur les berges du Bois-de-Chêne dépourvu de parapet, les autobus sont illuminés de toutes les couleurs. Des motifs de saints s'imposent dans ce décor presque votif. « Ce sont des protecteurs du voyage », nous lance, du haut de sa portière, un conducteur prêt à laisser la capitale pour la « métropole du sud ». Il est onze heures du matin.
UNIBANK, SOGEBANK ET EGLISE EVANGELIQUE
Aux quatre coins de Carrefour Portail Léogâne, il y a, imposants et perdus dans le gigantesque tohu-bohu, les immeubles de la Unibank, de la Sogebank, des enseignes un peu modestes de Digicel et de Voilà, la station d'essence National, une Eglise évangélique, le Ciné Olympia fermé depuis un vingtaine d'années et la SODEC, agence d'emploi, vétuste et presque délabré.
A l'intérieur, la Unibank dispose d'un espace assez grand pour maintenir un standard d'ordre et de confort. La Sogebank, plus repliée, reçoit ses clients qui gênent un peu les responsables derrière leurs bureaux. « C'est une heure de pointe pour la banque », nous signale un déposant. Deux agents de sécurité de la Sogebank nous précisent : « Il y a toujours des tensions dans la zone, mais Dieu veille sur la succursale. »
De larges panneaux publicitaires autrefois exhibant fièrement la Digicel ou un événement patriotique national (Fête du drapeau) sont aujourd'hui vides. Leur squelette métallique dit que les temps sont durs pour tous. Mais tout le monde n'a pas faim.
« Il n'y a pas de vente ! », s'exclame une vendeuse de produits alimentaires. Coléreuse, elle s'autorise à affirmer sans crainte et bien fort que « Minis yo van n diri a ! ». Elle précise qu'elle achète une caisse de pommes made in Michigan, USA, à 400 dollars, qu'elle paie 12 dollars pour le transport de Santo 13 à Carrefour Portail Léogâne, que le petit sac de riz est à 200 dollars et le gallon d'huile 65 dollars. Il y a quelques jours, le gallon d'huile coûtait 35 dollars et le petit sac de riz 100 dollars. La pomme est passée de 3 dollars l'unité à 5 dollars. La hausse des prix continue son petit bonhomme de chemin.
« Ce sont les marchandes qui subissent toujours le poids des événements », tempête-t-elle. Elle dit qu'elle ne peut pas payer le loyer d'une pièce de bicoque et qu'elle dort sur une galerie. Questionnée sur l'endroit où elle garde ses produits, elle répond : « Dans un dépôt où on paie entre 40 et 100 dollars selon l'espace qu'occupe la marchandise. » Elle a six enfants. Ils ne vont pas à l'école. « Je ne trouve pas à manger pour eux », se plaint-elle.
Dans ce « Grand Central » viré à l'envers, il y a aussi des motocyclistes, des cireurs de bottes, des vendeurs de chaussures et de casquetttes, des crieurs de sachets d'eau, des marchandes de manje kuit devant les rideaux un peu salis de leur « akoupi m chaje ou ». Bref ! Il y a quand même une table bancale et mal équarrie pour empêcher la peine de l'accroupissement. Comme dirait un romancier latino-américain : « Ici on est mieux qu'en face ! »
Pour les motocyclistes, tout a changé depuis « les événements du klorox et de l'acide batterie. Avant, on gagnait 150 dollars par jour. Maintenant, il y a un grand manque d'argent. Les gens ont aussi peur de circuler à moto». Pierre Richard, originaire de la commune de Carrefour, est un des pionniers du transport à moto installé dans la zone. Il nous informe qu'il travaille sous contrat en louant une moto 40 dollars par jour. Il paie 300 dollars par semaine, dimanche excepté. « Il faut beaucoup d'intelligence et savoir fonctionner en commun, dit-il, pour joindre les deux bouts. »
Les « restaurants des aveugles », version année soixante des « akoupi m chaje ou», s'installent partout au Carrefour. Leurs maîtresses sont de vigoureuses cuisinières. Elles ont la voix forte, les mains solides, les jambes comme des pieux. Elles lançent : « Banm kabare a ! ». Les plats passent d'un client à l'autre devant des chaudières fumantes.
Il y a aussi des étalagistes de casquettes, de lunettes, de produits électroniques. Leurs étalages s'étendent depuis la petite ruelle Gabélus nouvellement cimentée jusqu'aux abords du sous- commissariat du Portail Léogâne cerné par les autobus de Jacmel. Devant tout ce grand branle-bas de véhicules allant dans toutes les directions en soulevant de la poussière ou pétaradant entre éclaboussure de boue lourde et propulsion de fumée noire, on se demande : un agent de la mairie est-il passé par là ?
LA ROBE SOULEVEE DE MARILYN MONROE
« Oui », nous répond une vieille femme vendant ses « pèpè » par-dessus les surélévations qui faciliteraient la circulation. Ces dernières sont occupées par des vendeurs de chaussures, des cireurs de bottes et sont encombrées de tréteaux déteints. « La mairie ne nous donne pas une place pour pouvoir fonctionner. Nous revenons à chaque déguerpissement et ils sont obligés de nous laisser en paix. » La vieille n'a pas la langue dans la poche : « Klorox la rèd ! »
Carrefour Portail Léogâne pourrait être beau. Son tracé topographique est impeccable. Le Bois-de-Chêne qui le traverse ajouterait une note positive au paysage. Dans toute ville qui se respecte, les cours d'eau jouent un rôle dans l'équilibre urbain.
Cependant, en regardant le Morne l'Hôpital et ses immenses bidonvilles, on désespère un peu, se disant que le problème est plutôt en amont, comme un monstre, le dragon de Port-au-Prince qui prolonge la protubérance de sa queue à l'intersection de la Rue Oswald Durand et du Boulevard Jean-Jacques Dessalines.
Un cireur de chaussures affirme : « Il y a longtemps qu'on ne nettoie plus les souliers dans la ville ! » Les citadins s'adaptent à l'insalubrité. Ce n'est pas bon signe. En laissant le Carrefour Portail Léogâne, nous croisons une femme portant un T-shirt à l'effigie de Marilyn Monroe, la robe levée sur une bouche d'égout d'où monte une bourrasque.
Il est cinq heures 30 de l'après-midi. La marchande de pomme et d'huile qui vitupérait contre la vente du riz du Brésil rassemble ses produits alimentaires pour le dépôt loué avant de s'en aller dormir, par ces temps pluvieux, sur une sombre et humide galerie. « Chaque jour, c'est comme ça ! », lance-t-elle.
Source: Le Nouvelliste
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