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Gabriel Fortuné, à bout portant!

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Published by TiCam- 05-08-08
news Gabriel Fortuné, à bout portant!

Ancien directeur régional des Affaires sociales, député de la 46e législature puis sénateur, Jean Gabriel Fortuné ne conçoit pas la vie sans la politique. L'ex-étudiant en sociologie à la faculté des Sciences humaines et à l'Université Montréal est considéré depuis deux ans comme un trouble-fête au Sénat de la République. Lauréat, en 1986, d'un concours dont le thème était « Quel rôle devraient jouer les Nations unies pour résoudre le problème de la faim dans le tiers monde ? », le sénateur hôtelier, originaire de Torbeck est, ironie du sort, victime des émeutes de la faim 22 ans plus tard. Tout en préparant ses valises, il a accepté de répondre aux questions - parfois irrévérencieuses - de Le Nouvelliste.
Le Nouvelliste (L.N) : Il ne vous reste que deux jours à passer au Sénat de la République, après deux ans d'un mandat durant lequel vous avez dérangé beaucoup de monde... Comment vous sentez-vous ?
Gabriel Fortuné (G.F) : Je vais laisser le Grand corps jeudi au plus tard à minuit avec un sentiment de satisfaction, avec la conscience tranquille. Pendant ces deux ans, j'ai toujours pris ma responsabilité d'homme d'Etat. Je n'ai jamais contourné les grands dossiers et j'ai toujours travaillé avec mes collègues pour qu'au moins une fois nous prenions au sérieux les problèmes de la population.
L.N : Quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier ?
G.F : Il n'est pas facile pour un parlementaire de présenter un bilan sur le plan personnel puisque le travail parlementaire est collectif. Que ce soit au niveau de l'institution comme telle, au niveau des groupes parlementaires ou des commissions, c'est toujours un travail collectif.
La première résolution qui a été présentée au Sénat dans les premiers jours de notre mandat, c'était le fonctionnement de la MINUSTAH. J'avais demandé à mes collègues d'interpeller la mission onusienne en Haïti pour apprécier les tenants et les aboutissants. Malheureusement, on a commencé avec le débat, mais finalement on n'a pas accordé trop d'importance à cette résolution. Fort heureusement aujourd'hui, la question occupe encore une bonne place dans l'actualité politique. Je pense finalement qu'on aura un débat sur cette question-là. C'est une question qui concerne la souveraineté du pays.
Nous vivons dans un pays qui est quand même occupé, même si ce n'est pas comme en 1915-1934. C'est une forme d'occupation. Il y a des dossiers sur la corruption, sur l'insécurité, le kidnapping que j'ai soulevés. Ces problèmes demeurent entiers. Moi, j'ai toujours pensé qu'il fallait proposer un projet de loi exceptionnel sur cette question-là. Aux grands maux, les grands remèdes. Il faut colmater ce phénomène nouveau. Le gouvernement, le Parlement auraient dû s'entendre pour prendre le taureau par les cornes.
Malheureusement, ce n'est pas encore le cas. Il y a aussi le dossier de la double nationalité. A un certain moment, j'ai cru qu'il était nécessaire de réparer certaines injustices. Il y avait le cas de Siméus et celui de Moura. C'est à cette même époque qu'on étudiait le dossier de M. Boulos. Effectivement, il y a des parlementaires qui jouissent d'une double nationalité et qui pourtant sont en train d'apprécier une loi électorale à travers laquelle on dit que pour être député ou sénateur, il faut être de nationalité haïtienne et n'avoir jamais renoncé à sa nationalité.
Moi, je pense que c'est une injustice criante. Il fallait réparer tout ça. J'ai fait mon travail malgré le fait que le ministre de la Justice qui jouit jusqu'à présent d'une double nationalité, bien que le gouvernement de Jacques-Edouard Alexis et le Président de la République n'aient pas jugé nécessaire de renvoyer ce ministre.
Il y a un dossier important. Quand on avait présenté le projet de loi sur la question du Bureau de monétisation en lieu et place du PL-480, moi j'avais fait la proposition de créer une banque de développement et surtout ressusciter la Banque de développement agricole dans le but d'encadrer nos paysans et nos fermiers. Mes collègues n'avaient pas compris tout cela. Fort heureusement aujourd'hui, avec la question de la vie chère, des émeutes de la faim, je vois que beaucoup de gens sont en train de réfléchir sur la nécessité de créer une banque de crédit agricole.
L.N : Vous êtes considéré comme le principal tombeur de Rudolph Boulos et d'Ultimo Compère. Etes-vous satisfait du dénouement de ce dossier de double nationalité ?
G.F : Mon objectif, ce n'était pas de faire tomber Rudolph Boulos et Ultimo Compère. Mais celui de créer un espace de débat autour du dossier tabou de la double nationalité qu'on traite avec beaucoup d'hypocrisie. On parle de l'intégration de la diaspora haïtienne alors que cette question est au coeur de la problématique de l'intégration de la diaspora. Je dis que c'était le moment de monter une commission d'experts qui pouvait étudier toutes les facettes, toutes les dimensions de cette question d'identité citoyenne haïtienne, la question de la citoyenneté haïtienne et faire des recommandations au Parlement pour qu'au moment de l'amendement de la Constitution on pourrait avoir des éléments assez édifiants pour faire la promotion de cette intégration.
Il fallait sauter sur cette occasion pour faire passer ce dossier. J'en profite pour demander au président au Sénat, Kelly C. Bastien, pour qu'après notre départ ce dossier puisse avoir son attention. C'est-à-dire monter une commission d'experts en vue de réapprécier la question de la nationalité haïtienne avec d'autres sujets comme l'identité et la citoyenneté.
L.N : L'affaire SHEC/ONA que vous avez aussi dénoncée a été tuée dans l'oeuf au Sénat. Savez-vous aussi pourquoi ?
G.F : A la vérité, je n'ai pas la réponse. On aurait pu poser cette question au président de la République et au Premier ministre Jacques-Edouard Alexis. Moi, j'ai fait mon travail de parlementaire.
Donc, en ce sens on pense que certaines pratiques sont incompatibles même avec cette haute fonction. Aujourd'hui mes collègues le comprennent très bien. Cela n'a pas été un moment facile pour moi de cohabiter avec certaines gens dans des circonstances difficiles. J'étais obligé même de dénoncer des collègues, mais le problème reste et demeure entier.
Quand on dit corruption en Haïti on a tendance à banaliser le concept. Un corrompu, pour certains, est un être intelligent qui se débrouille, qui essaie de faire de l'argent facile. Ce n'est pas trop négatif dans la tradition haïtienne. Donc, j'en profite encore une fois pour contrecarrer ce courant qui banalise ce fléau. Avec un Etat corrompu on ne peut pas répondre aux besoins sociaux. C'est encore un combat à mener. En tant qu'homme politique, en tant qu'enseignant et en tant qu'homme d'affaires je continuerai à mener ce combat.
L.N : Durant les deux ans de votre mandat, vous aviez dénoncé certains collègues qui auraient été mêlés au trafic de stupéfiant et de visas...Vous faites partie de la majorité éphémère récemment dégagée au Sénat. Les collègues dénoncés font-ils partie du groupe des 16 ? Si oui, ont-ils été blanchis ?
G.F : Il faut comprendre qu'il n'y a pas une véritable lutte contre la corruption. Je suis extrêmement content que Le Nouvelliste ressuscite ces types de dossiers. C'est un cas de corruption. Au Sénat de la République on aurait dû donner suite à cette histoire-là.
L. N : Il y a eu quand même un face-à-face entre le ministre des Affaires sociales, Gérald Germain, et le Directeur de l'ONA, Sandro Joseph au Parlement à propos de cette affaire dont l'enjeu est important?
G. F : Ce qui est beaucoup plus grave, c'est que le ministre est encore en fonction. Le Directeur général de l'ONA aussi. Je ne veux pas remplacer le Sénat de la République. Je fais partie du petit nombre de parlementaires qui prend des risques pour dénoncer des pratiques de corruption. Ce n'est pas à moi de donner les suites nécessaires. Il y a le Parquet, le Cabinet d'instruction...
L.N: Un peu partout, à travers la capitale haïtienne, il y a des graffitis vous traitant de dealer de drogue. Vous les lisez?
G.F: (Rires) Je les lis régulièrement.
L.N: Qu'est-ce que cela vous dit?
G.F: Il y a des lâches dans ce pays. On a écrit ces choses après l'affaire Boulos.
L.N : Vous avez été sur la même longueur d'onde que le Premier ministre Alexis concernant les émeutes de la faim. Des trafiquants de drogue, selon vous, manipulaient les émeutiers de la faim. Pourtant, une semaine plus tard, vous avez voté le renvoi du même gouvernement Alexis. N'avez-vous pas le sentiment d'avoir porté le coup fatal au Premier ministre ?
G.F : Pas du tout. Il y a deux volets dans cette question. Premièrement, il y a eu une collusion quelque part aux Cayes quand beaucoup de gens du secteur populaire ont jugé bon de manifester contre la vie chère, contre la faim, contre le chômage... Je pensais au départ que c'était une manifestation très légitime. D'ailleurs, on a enregistré ces types de manifestations à travers le monde. Au cours de route, j'ai constaté personnellement que des gens qui sont encore dans le trafic de stupéfiants entre la Jamaïque, l'Ile-à-Vache et la ville des Cayes étaient à la tête des manifestations. J'ai vu ces gens pillé la maison d'Amand Policard et même violé une dame. Parmi les pillards, il y avait aussi des employés de l'ONA, du bureau régional du ministère du Commerce.
Les manifestations ont été organisées à l'instigation de Fanmi Lavalas. Ce parti a choisi un bon moment avec un bon manteau. Donc, c'est de la confusion. Mais il est clair pour tout le monde que ces manifestations ont été orchestrées par un secteur politique qui a un agenda politique. Maintenant Fanmi Lavalas veut contrôler le tiers du Sénat, les collectivités territoriales et les élections présidentielles de 2010. C'est ça l'enjeu de la question. La vie chère malheureusement a servi de manteau.
Donc, le Premier ministre avait bien parlé! Mais, ça n'a rien avoir avec mon vote. Il fallait quelque part sanctionner un gouvernement qui ne marche pas. D'ailleurs, c'est moi-même qui avais pris la première initiative de l'interpeller lors de l'affaire Gassant. J'ai pu obtenir à l'époque l'adhésion de cinq de mes collègues dont M. Boulos. Nous étions six à demander l'interpellation du Premier ministre. Il n'y a pas de suivi pour des raisons politiques que seul le sénateur Joseph Lambert qui dirigeait à l'époque le Sénat peut expliquer.
L.N: Vous avez dit que la question de la vie chère servait de manteau. N'avez-vous pas le sentiment de servir au jeu des trafiquants et de Fanmi Lavalas en renvoyant le Premier ministre Alexis.
G.F: Pas du tout! Il ne peut y avoir de rapport entre moi et les trafiquants de drogue. Je veux rappeler encore au Nouvelliste que la DEA est trop tolérant. Ils ont toutes les informations.
L.N : Vous avez été pris à partie par des manifestants de la ville des Cayes, chef-lieu de votre département. Un manifestant aurait été tué apparemment par un agent de sécurité affecté à votre hôtel et l'entreprise de votre femme a été pillée. Croyez-vous avoir encore un avenir politique dans le département du Sud ?
G.F : (Rires). Je suis incontournable dans le département du Sud. Je participerai aux sénatoriales de 2008, probablement en novembre.
L.N : Cette semaine encore, vous avez déclaré à la radio que vous êtes en réserve de la République. Qu'est-ce que ça veut dire au juste ? Vous êtes prêt à occuper un poste nominatif dans le prochain gouvernement ? Irez-vous chercher un autre mandat de sénateur ou présidentiel?
G.F : Je ne serai pas candidat à la présidence. Je connais mes limites et ma force. Je ne peux pas être président de la République d'Haïti pour des raisons diverses. Cela demande beaucoup d'argent, une capacité extraordinaire dont je ne dispose pas. Je n'ai pas cette ambition. Je suis là jusqu'au niveau de Sénateur. Je crois que je suis au bout de mes ambitions.
Je serai très actif dans la politique. Je ne conçois pas la vie d'un citoyen sans la politique. Le citoyen est pour moi, par définition, une bête politique. Je suis disponible et disposé à occuper un poste nominatif.
L.N : Qu'est-ce qui vous a marqué le plus durant les deux ans de votre mandat de sénateur ? Si c'était à refaire, le referiez-vous ?
G.F : Ce qui m'a marqué le plus c'est peut-être un constat que j'ai fait qui est un peu subjectif. J'ai pu remarquer que trop de responsables sont conscients qu'Haïti est foutu.
L.N: Avez-vous mené une action durant votre mandat que vous regrettez aujourd'hui?
G.F: Non! Aucun sentiment de regret. Avant d'agir je réfléchis et j'assume les conséquences. C'est ce qui fait ma force.
L.N: Où est-ce que vous comptez passer la journée du 9 mai 2008? A la plage? Au cinéma?
G.F: Je serai chez moi à l'Hôtel Le Manguier aux Cayes.
Propos recueillis par Claude Gilles et Jean-Pharès Jérôme du quotidient Le Nouvelliste
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