Contrairement à 1997, Pierre Ericq Pierre vide son sac. Quelque quatre jours après sa mésaventure, il déballe les causes de son nouvel échec et affirme être victime de sa verticalité et de son refus de tremper dans les combines politiciennes.
La barbe impeccablement rasée, Pierre Ericq Pierre, 63 ans, se glisse derrière une table dans la salle des Ramiers de l'Hôtel Montana, où il a convoqué la presse ce jeudi à 10 heures précises. Ponctuel, l'ex-premier ministre désigné, sur un ton à la fois grave et décontracté, remercie ceux qui l'ont aidé. Ironie évocatrice, il étend même ses compliments à ses tombeurs : « Je félicite les députés de la Coordination des parlementaires progressistes (CPP) pour leur victoire. Je leur souhaite bonne chance. Je souhaite bonne chance au pays. »

Contrairement à 1997, M. Pierre s'explique cette fois. Sans retenue, il évoque les causes de son nouvel échec sur le chemin de la Primature. « Dès le début du processus, je me suis heurté aux forces de la corruption. Mon refus de pactiser avec elles me vaut aujourd'hui d'être écarté par la chambre des députés », confie-t-il sèchement. Selon Pierre Ericq Pierre, les mots « patries » et « intérêts du pays » n'ont jamais fait partie des messages des émissaires qui le pressuraient pour négocier des postes de ministres, des enveloppes d'argent ou des projets censés garantir la réélection de ces parlementaires.
M. Pierre, refusant de considérer ce nouvel échec comme un « drame personnel », révèle qu'il était convaincu que la CPP n'allait pas l'appuyer suite à une rencontre avec ces parlementaires, rencontre organisée par Jacques Edouard Alexis, le premier ministre sortant, à la requête du président de la République René Préval.
« Je mange avec le président Préval tous les jours. Nous avons discuté du choix des députés sans aborder un aspect en particulier », explique-t-il à un journaliste, qualifiant au passage de rumeurs les informations qui laissent croire qu'il est, à la demande du chef de l'Etat, sur le point de reprendre la procédure afin de devenir premier ministre. « Je ne veux pas faire de spéculations. Il n'y a pas de propositions comme ça sur la table. Je ne sais pas quelle réponse je donnerais », concède le natif de Guinodé, une bourgade près de Jérémie.
Appelant à la moralisation de la vie publique, le fonctionnaire de la Banque interaméricaine de développement (BID), s'en est ouvertement pris aux pratiques politiciennes qui institutionnalisent, selon lui, le chantage politique, l'usage des pots de vins, les passe-droits, les trafics d'influence et le harcèlement sexuel.
Pierre Ericq Pierre, qui estime que le pays est « tombé très bas », indique s'être préparé afin de faire face, dans la transparence, la rigueur, aux défis auxquels Haïti est confronté. « Je m'étais préparé à faire une différence mais j'avais sous-estimé le poids des forces de la corruption. » Toutefois, comme pour banaliser sa défaite, exprimer son dépit, et son dégoût, il appelle les Haïtiens de tous âges, au pays ou dans la diaspora, à ne « pas se laisser éternellement intimider par les dites forces. ».
Un masque anti-néolibéral
Pierre Ericq Pierre, qui dit avoir joué cartes sur table, se réjouit de n'avoir pas fait le jeu de ceux qui pensent pouvoir se cacher indéfiniment derrière un masque anti-néolibéral. « Les députés peuvent voter contre la présence d'Haïti à la BID. On obtiendrait 150 millions de dollars de nos actions, ironise-t-il en rappelant ses efforts pour que la BID annule 525 millions de dollars de la dette haïtienne. On n'a qu'à faire de même pour la Banque mondial et le FMI. Nous formerions la Société d'admiration mutuelle », enchaîne-t-il, déplorant l'ignorance existant autour de ces aspects de la coopération internationale.
Avec un franc-parler décapant, il émet le voeu que le pays puisse enfin absorber les fonds réclamés des bailleurs internationaux au moment où la faim et le chômage gagnent du terrain.
Vraisemblablement loin de se briser sous le poids de la corruption, M. Pierre espère que tout un chacun travaille pour qu'Haïti maintienne une stabilité politique et renforce sa cohésion sociale.
Source: Le Nouvelliste