Rares sont les années où il n'y a pas de naufrage dans les eaux haïtiennes. Pourtant, rien n'est fait pour encadrer équipages et voyageurs qui risquent leur vie. Le Service maritime et de navigation d'Haïti (SEMANAH) est pointé du doigt par tous.

Jeudi, 10h30 a.m. Le quai de Jérémie, sis en bordure de mer du quartier La Saline à Port-au-Prince, bourdonne d'activités : sacs de charbon, de riz, de sel, de sucre font l'objet d'âpres et interminables discussions entre commerçants et armateurs qui, les pieds pataugeant dans la boue putride et les amas de fatras, attendent d'embarquer pour Jérémie. La traversée durera une quinzaine d'heures si tout va bien, si le vent collabore, si le capitaine n'est pas trop saoul, si les récifs ne déchirent pas la coque. Beaucoup de « si » dans ce voyage peut-être sans retour. Les passagers ne semblent pas en avoir cure. Ils sont nombreux - plus d'une centaine - à s'accrocher déjà au bastingage ou à leurs pauvres marchandises, attendant que le bateau quitte enfin les eaux polluées de la capitale.

Au wharf de Jérémie, le transport est assuré par des bateaux à moteur - certains capables de transporter des centaines de passagers, en plus de leur cargaison - et par des voiliers. Le Steen, un bateau d'acier de plusieurs tonneaux, transporte, en plus des marchandises, un contingent humain de Jérémie à Port-au-Prince et inversement. « Nous avons à bord plus d'une centaine de gilets de sauvetage, indique Luckner, capitaine du navire. En cas de besoin, nous sommes munis des moyens de communication nécessaires. Notre radio maritime fonctionne très bien. »

Le capitaine a beau se vanter du fait qu'il possède un bon équipement de communication, il se soucie manifestement peu de l'insalubrité de son navire construit d'abord pour transporter des marchandises. « J'ai l'autorisation du SEMANAH pour transporter jusqu'à 85 passagers », explique-t-il. Interrogé en catimini, l'un de ses propres employés confie : « Dans la pratique, c'est faux. On transporte généralement plus d'une centaine de passagers. »
Selon lui, le navire « Trois Rivières », qui assure lui aussi le trajet Port-au-Prince/Jérémie, transporte, lui, plus de 450 passagers, sans parler de grosses cargaisons.
Même constat à Carriès, sur la côte des Arcadins. Une chaloupe à moteur, construite pour transporter entre sept et dix personnes, quitte la côte avec une vingtaine, sans aucun gilet de sauvetage. Une femme originaire de l'île de la Gonâve raconte sa récente mésaventure à bord de l'embarcation. « Après avoir pris un yacht pour me rendre chez moi à l'île de la Gonâve, je me suis rendu compte que ce dernier était troué. A chaque élan provoqué par les vagues de la mer, le trou tendait à s'élargir et l'eau y pénétrait. Les responsables nous ont obligé à garder les pieds en l'air pour leur permettre d'écoper. J'ai cru à un certain moment qu'on allait tous périr noyés ce jour-là.»
Ce qui consterne la dame, qui fait régulièrement le trajet entre l'île et la terre ferme, c'est que la chaloupe continue à faire le trajet Carriès/Anse-à-Galets chargée de voyageurs sans avoir encore été réparée.
Les voiliers : conditions de voyage exécrables
Pour cette Gonâvienne, les bateaux à moteur sont plus rassurants. « L'ambiance est bon enfant même s'il y a, dès fois, des surcharges. Au moins, des gilets de sauvetage sont disponibles », dit-elle précisant que la musique et les téléviseurs constituent les seuls objets de distraction durant ce voyage qui ne dure qu'environ une heure.
Par contre, dit-elle, avec les voiliers, il faut de deux à trois heures. « Les conditions de voyage sont exécrables. Mais elles sont correctes pour le transport des marchandises et d'autres objets lourds. »
Les voiliers sont près d'une dizaine du côté du wharf de Jérémie. « C'est souvent eux qui font naufrage. Ils n'ont pas de destination fixe. Ils transportent, le plus souvent, en plus des personnes, du sel, des planches, du charbon, etc. », fait remarquer un des armateurs.
Le SEMANAH inspecte-t-il vraiment ?
« Les inspections du SEMANAH sont rares. Et quand il y en a, les inspecteurs ignorent complètement les voiliers », indique la jeune fille qui voyage presque deux fois par semaine. Lors des rares inspections, les passagers retardataires ne sont pas assurés, insouciance oblige, d'avoir leur nom inscrit sur la liste du SEMANAH.
Concernant les marchandises, avance-t-elle, il n'y a aucune supervision. « Les armateurs ne font que regarder le volume de l'objet à transporter pour fixer un prix. »
Si l'inspection du SEMANAH est presque insignifiante à Carriès, elle ne l'est sûrement pas du côté du wharf de Jérémie. « On est régulièrement supervisé par un inspecteur du SEMANAH », déclare Luckner arguant qu'il paie régulièrement les taxes aux agents de l'Autorité portuaire nationale (APN) et du SEMANAH.
Mais la mollesse du service d'inspection n'est pas le principal problème, aux yeux de Luckner. Pour lui, la réparation des phares, dont plusieurs sont inopérants depuis des années, est beaucoup plus urgente. « Pour les voiliers qui naviguent près des côtes, il est très difficile pour eux de savoir où sont les récifs la nuit. C'est pour cela qu'il arrive souvent des accidents. Si on avait des phares en bon état, il y aurait beaucoup moins d'accidents. »
Sans succès, à deux reprises, Le Nouvelliste a été au bureau de la directrice du SEMANAH, Yvrose Jean. Madame la directrice n'a jamais été disponible pour répondre aux questions des journalistes.
Source: Le Nouvelliste