La végétation de Morne Garnier risque d'être complètement rasée. Ceux qui croient que de vagues arrêtés municipaux ou gouvernementaux peuvent dissuader les spoliateurs et exterminateurs de la faune et de la flore de la dernière « réserve » de Port-au-Prince, rêvent en couleurs. C'est rageant, mais c'est comme ça !
Sur cette langue de terre d'une verdure resplendissante offrant une vue imprenable sur la baie de Port-au-Prince, on pioche, coupe, brûle, trace et transporte des grosses pierres. Comme des fourmis, des dizaines d'individus s'affairent, sur le versant nord du Morne Garnier, en face de la Primature. A première vue, on dirait que ce sont des ouvriers travaillant à l'édification d'un mur qui s'élève progressivement vers le ciel. Un second regard permet cependant de dénoter que d'autres personnes supervisent les tracés de fondations de bicoques à l'intérieur même de l'espace que l'on semble vouloir délimiter. Ahurissant!

« Il y a quelques mois pourtant, la mairie de Port-au-Prince avait interdit toute construction à Morne Garnier, se rappelle avoir entendu à la radio un résident de la zone. Mais, depuis, rien n'a été fait pour empêcher la destruction de cette réserve; C'est comme ça. On est en Haïti où il n'y a pas de loi et où le peuple fait ce qu'il veut », crache-t-il, avec, dans la voix, la rage de l'impuissance.
En contrebas, la vallée de Bourdon s'étire. Ce n'est pas une illusion optique. Comme un cancer en métastase, les maisonnettes construites de bric et de broc et des bâtisses en béton supplantent la verdure de cette langue de terre.
Outre sa beauté, le Morne Garnier, à cause de sa topographie accidentée, ses petits bassins versants communiquant avec ceux situés dans les environs de Pétion-Ville, est considéré comme l'un des plus importants réservoirs d'eau de la capitale. Un réservoir aujourd'hui extrêmement pollué.
Selon des entrepreneurs spécialisés dans la construction d'hôtels, le site est encore attractif. Il faut concilier la nature avec les éventuels projets immobiliers, soulignent-ils.
Reconnue d'utilité publique sous le président Sténio Vincent, en 1939, la construction de maisons sur ce site avait été en effet interdite. Une mesure consolidée sous Jean-Claude Duvalier par une nouvelle loi.
Face à l'inefficacité de ces dispositions, certains notent que les spoliateurs, au nom de la débrouillardise, donnent le ton à l'Etat qui s'est, au cours des vingt dernières années, désintéressé d'aménager le territoire, de concevoir des plans d'urbanisme adaptés aux nouvelles réalités sociales et démographiques.
C'est déchirant. Quand l'Etat ne donne pas le ton, c'est l'anarchie. A un jet de pierre du bureau du Premier ministre, la razzia de Morne Garnier est tout simplement le symbole de l'échec de l'Etat, a pipé un amant de la nature.
Source: Le Nouvelliste