Le bestiaire de la bêtise
Ce choix est-il le bon ?, questionnait le quotidien Le Nouvelliste à la suite de la nomination de Madame Pierre-Louis. De nombreux secteurs et associations ont déjà répondu par l'affirmative en soulignant son expérience, son engagement dans de nombreux dossiers importants pour la nation tels que l'éducation, la culture, le développement communautaire, l'environnement, l'équité de genre, la société civile, la formation de jeunes entrepreneurs. Organisations féministes, intellectuels, certains sénateurs, organisations de jeunes et autres ont ouvertement appuyé la nomination de Madame Duvivier Pierre-Louis comme Premier ministre désigné, contrairement aux précédents choix de René Préval, en l'occurrence Éricq Pierre et Robert Manuel. Ainsi, au-delà de la réticence voire de l'aversion (exprimée notamment par 100.000 personnes lors des funérailles des membres de Barikad Crew au Champ de Mars le 21 juin écoulé) de certains secteurs ou individus pour le Chef de l'État et sa façon de gouverner, ils sont sortis de leur silence pour appuyer ouvertement Madame Pierre-Louis. Ceci démontre déjà une certaine capacité de rassemblement de cette dernière dans un pays totalement divisé. En effet, cette femme discrète, intègre, courageuse et généreuse, n'a cessé depuis son retour dans ce pays en 1976, d'oeuvrer pour le développement d'Haïti. Cette économiste de formation a plus d'une corde à son arc et a fait de l'éducation son cheval de bataille. Sa connaissance du pays est riche de son expérience aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé [3]. Depuis 1995, ses convictions, son engagement autant que son approche pédagogique se sont épanouis avec succès à travers la Fondation Connaissance et Liberté dont le sérieux et la réputation nationale et internationale dépassent nos frontières. Cette institution est à l'image de sa directrice qui défend « la position fondamentale que le changement véritable ne peut s'opérer que si ceux qu'il concerne en deviennent les premiers acteurs, [4] ». Elle a sillonné les quatre coins du pays, vivant dans une réelle proximité avec les gens, travaillant elle-même directement à la réussite des projets subventionnés par la FOKAL avec les communautés les plus reculées du pays. Michèle Duvivier Pierre-Louis estime que la plus grave crise que traverse Haïti est celle de la paysannerie. « Le paysan haïtien est épuisé, il n'arrive plus à se reconstituer, il faut investir massivement dans la paysannerie et avec elle comme partenaire, investir dans l'eau, dans la terre, dans la production [5] », déclarait-elle en 2005 lors d'une interview avec Michèle Lemoine. Imbue de la réalité du pays et de ses affres, elle n'a pas attendu la crise alimentaire actuelle pour exprimer ses préoccupations : déjà en 1986, elle publiait dans le journal Le Nouvelliste un « Plaidoyer pour l'autosuffisance alimentaire ». Elle a toujours oeuvré à la création d'une chaîne de solidarité susceptible de conduire à la matérialisation du nécessaire projet de changement profond auquel aspire la société haïtienne, particulièrement ses fractions historiquement marginalisées.

Or, c'est cet esprit là, cette conscience et ce cheminement là, que les mauvaises langues ont voulu écorcher et avilir en lançant, dès sa désignation, une campagne raciste et homophobe d'une rare cruauté et d'une rare bêtise. Alors que l'inclusion et le respect de la diversité sont prônés dans toutes les sociétés modernes, une partie malsaine de la nôtre prouve encore que le chemin de la tolérance est parsemé d'obstacles et d'épines. À la lecture ou à l'écoute de certains propos concernant la vie privée du Premier ministre désigné- propos qui dans n'importe quel autre pays seraient passibles de procès pour diffamation- on est consterné par l'acharnement de ces personnes qui, clairement, n'ont ni le souci du bien collectif ni celui du développement du pays. Il n'est alors pas étonnant qu'Haïti se retrouve embourbée dans d'immondes écuries d'Augias où le nettoyage s'avèrera excessivement difficile voire presqu'impossible. En effet, dans le pays le plus pauvre du continent et un des plus corrompus au monde, voilà qu'on lynche une femme aussi compétente au lieu de s'atteler à l'essentiel, en l'occurrence le respect des droits de tous et la satisfaction de leurs besoins immédiats, d'autant qu'une crise multidimensionnelle mal gérée menace de nous plonger dans le chaos. Il est à espérer que le Parlement et le reste de la société ne tomberont pas dans ce piège vicieux et grotesque en cautionnant la bêtise, piège tendu par un noyau de résistance à la cérébralité tant exigée par les problèmes profonds de notre société. Les esprits archaïques s'en donnent à coeur joie et démontrent que Michèle Pierre-Louis est tel le lotus qui pousse dans la vase. En Inde, le lotus est un symbole de l'accomplissement spirituel de l'être, depuis les profondeurs obscures associées aux « Eaux inférieures » jusqu'à la floraison complète dans la pleine lumière des « Eaux supérieures ». Espérons que la descente des « Eaux supérieures » vers les « Eaux inférieures » se concrétisera pour nettoyer les écuries d'Augias à l'haïtienne héritées du passage des eaux lavalasiennes. À ce propos, il ne faut pas sous-estimer le poids des lavalassiens dans la campagne de diffamation contre le Premier ministre désigné. Nous rappellerons pour mémoire le courage que Michèle Pierre-Louis a démontré pour sortir de ses bureaux et confronter l'inspecteur Jackson Bernard (alias BigJack) et les policiers du CIMO, le samedi 14 février 2004, qui menaçaient d'ouvrir le feu si elle ne venait pas répondre aux invectives de la police politique d'Aristide, suite à une réunion du comité directeur de la FOKAL, qui se tenait au siège de l'organisation, ce matin-là. « Le pouvoir aristidien voyait dans la FOKAL un foyer de dangereux agitateurs depuis que Michèle Pierre-Louis avait protesté publiquement, dans les journaux, contre les agissements scandaleux des chimères et des policiers qui attaquèrent les étudiants de la Faculté des Sciences humaines, le 5 décembre 2003. [6] »

Au-delà de cette campagne de dénigrement, tout observateur politique doit s'inquiéter de cette tendance à abandonner la réflexion et le terrain politique pour chercher dans la vie privée prétexte à lynchage politique, prétexte à détruire une personne. « Car, c'est de cela qu'il semble s'agir, détruire par un verbe rageur le travail d'une vie. Et c'est cela qui est immoral », s'indigne Lyonel Trouillot [7]. « C'est cela qui témoigne de cette force de haine dictée par les intérêts individuels mesquins, les fondamentalismes arriérés, la pensée bloquée qui n'a jamais entendu parler du libre arbitre, des droits de la personne, de la différence entre sphère publique et sphère privée, de Voltaire, voire de toute la pensée républicaine du XXe siècle. Ici, là où l'intelligence a appris trop souvent à se taire, la haine remplit des pages et des pages, s'étale sur les ondes, sur le Net. Haïti ne pratiquait pourtant pas l'exclusion pour motifs de vie privée dans le domaine du travail et de la gestion de la chose publique. C'est une nouveauté archaïque qui nous vient de ce que Jean Coulanges appelait dans un article qui date de vingt ans : l'invisible invasion. Nous payons d'avoir laissé grignoter la sphère publique et la pensée laïque. Et ce n'est qu'un début. Le pire est à venir. Il se lève en sourdine une odeur de bûcher et de pilori [8] », avertit-il.

Ce 2 juillet, Michèle Duvivier Pierre-Louis est enfin sortie de sa réserve. « Je sais que je dois m'armer de courage et de sagesse pour affronter les multiples défis auxquels je serai confrontée. Mais, je n'accepterai jamais de me laisser entrainer dans un débat axé sur la désinformation et les calomnies », a-t-elle prévenu dans une mise au point à ses détracteurs transmise à l'agence en ligne AlterPresse. Pour elle, répondre, « dans cette conjoncture difficile », à l'invitation de Préval de servir le pays a impliqué, de sa part, du courage et de la détermination « de le faire la tête haute, sachant que je m'engage dans le champ du politique, c'est-à-dire de l'intérêt collectif et du bien commun », a-t-elle déclaré. Madame Pierre-Louis a ainsi fait taire les dernières rumeurs voulant qu'elle ait retiré sa candidature ou que Préval était à la recherche d'un autre Premier ministre à désigner.