Sur le fil du rasoir
Le pire serait donc à venir pour nous tous. Dans quel sens et dans quels domaines ? Tout d'abord pour le prochain Premier ministre et son gouvernement. « Un État aussi pourri que le nôtre, pourra-t-il s'accommoder d'une personnalité telle que celle de Michèle Duvivier Pierre-Louis ? », questionnait l'écrivain Gary Victor la semaine dernière. Question pertinente lorsque l'on brandit l'immoralité contre Michèle Duvivier Pierre-Louis, tandis qu'on ne l'a pas fait lorsque des sénateurs impliqués hier dans les trafics de la drogue deviennent aujourd'hui des coqueluches de la presse ou lorsque Samba Boukman, chef de gang accusé de viols par le RNDDH [9], a son bureau au Palais National. Pourquoi l'Église catholique n'a-t-elle pas dénoncé les agissements des prêtres lavalassiens qui s'attaquaient aux journalistes tels qu'Yvon Massac, Gérard Jean-Juste, Fritz Sauvagère, Edwige Carré et Léobert Dieudonné ? Où étaient les défenseurs de la moralité et les responsables de l'Église quand la chanteuse Yolette Lagrandeur a affirmé, devant le Sénat, qu'elle et de nombreuses jeunes filles avaient été contaminées par le prêtre lavalassien Edner Devalcin, décédé le 23 juillet 2007 du SIDA [10] ? Informés de cette situation scandaleuse, Mgr Serge Miot et ses collègues n'ont jamais réagi, alors que dans tout pays moderne la transmission volontaire du SIDA est considérée comme un crime notamment passible de la peine de mort comme dans certains états aux États-Unis. À l'issue de l'audition, le Sénateur Youri Latortue, président de la commission justice et sécurité, avait annoncé l'ouverture d'une enquête parlementaire sur le dossier et la présentation prochaine d'une proposition de loi visant à faire de la transmission volontaire du VIH/SIDA un crime impliquant des dispositions pénales draconiennes. Depuis, niet !

Il est clair qu'en acceptant le poste de Premier ministre désigné, alors que depuis vingt ans elle a refusé toutes les propositions d'occuper un poste public, Michèle Duvivier Pierre-Louis a fait montre d'un sens du sacrifice mais elle a aussi pris un gros risque. En effet, bien qu'elle soit proche de René Préval, on sait comment ce dernier traite ses « amis », en témoigne le sort d'Éricq Pierre envoyé pour la seconde fois à la boucherie. Quant à Robert Manuel, ne détenant même pas les pièces nécessaires pour franchir l'étape technique de la ratification, il n'avait aucune chance d'être ratifié. D'autre part, vu le parcours de ce dernier, si l'opinion publique a condamné la Concertation des Parlementaires Progressistes (CPP) d'avoir écarté Éricq Pierre pour des raisons fallacieuses, la CPP s'est toutefois rattrapée en ne ratifiant pas Robert Manuel. Que fera-t-elle dans le cas de Michèle Duvivier Pierre-Louis ? S'attachera-t-elle uniquement aux prescrits de la Constitution ou se laissera-t-elle happée par les rumeurs ? L'article 157 de la Constitution est clair. Pour être nommé Premier Ministre, il faut :

1.être haïtien d'origine et n'avoir pas renoncé à sa nationalité ;
2. être âgé de trente (30) ans accomplis ;
3. jouir de ses droits civils et politiques et n'avoir jamais été condamné à une peine afflictive et infamante ;
4. être propriétaire en Haïti ou y exercer une profession ;
5.résider dans le pays depuis cinq (5) années consécutives ;
6.avoir reçu décharge de sa gestion si on a été comptable des deniers publics.


Or, à notre connaissance, Madame D. Pierre-Louis répond à toutes ces prérogatives. Ainsi toute autre interprétation de la Constitution contre le Premier ministre désigné constituera une lecture ou interprétation politique de la Loi Mère et les Parlementaires devront en assumer les conséquences pour l'Histoire et devant la Nation. Dans la situation actuelle, la société haïtienne se trouve sur le fil du rasoir et n'importe quel prétexte servira de détonateur à une implosion sociale. Des sources fiables de La Saline à Miami nous confirment la possibilité de manifestations de rues majeures d'ici le mois d'août. Mme Pierre-Louis a bien précisé qu'elle n'avait pas de problème à faire des compromis, mais il est clair qu'il lui sera extrêmement difficile d'entrer dans des compromissions politiques, a-t-elle averti [11]. Espérons que les parlementaires comprendront l'urgence pour la population de mettre fin à la crise en ratifiant le plus vite possible un Premier ministre sans lui imposer de chantages. Dans le cas contraire, on devrait en effet s'attendre au pire. Or, ce cas de figure pourrait très bien entraîner la chute de Préval, l'exil d'Alexis et la perte du Parlement. Le reste du pays sera donc plongé dans le chaos le plus total.

Si Madame Duvivier Pierre-Louis est ratifiée, elle devra affirmer son leadership et sa vision de l'avenir du pays dans sa politique générale. À travers cette dernière, elle devra faire un diagnostic perspicace de la situation actuelle du pays et démontrer clairement sa conception de l'État. Ensuite, elle devrait clairement exprimer les actions urgentes à prendre par rapport aux problèmes cruciaux du pays, en l'occurrence l'insécurité, la corruption endémique du Palais National à la Police, en passant par l'UCREF [12], le Bureau de la Protection du Citoyen et la Commission nationale de désarmement, démobilisation et réinsertion (CNDDR) qui devraient être les objets d'enquêtes sérieuses. Si le président Préval a promis dans de beaux discours de lutter contre la corruption, dans les actes, il s'est entouré d'hommes peu crédibles et qui s'arrogent tous les droits en ne répondant qu'à lui. Nous énumérerons dans un autre grand dossier les priorités du prochain gouvernement, parmi lesquels la relance de la production nationale et des solutions concrètes face à l'augmentation du coût de la vie et à la crise alimentaire. Le discours de politique générale de Mme Pierre-Louis devrait aussi faire appel à l'ensemble des forces vives de la Nation pour démontrer clairement à la communauté internationale que le sauvetage d'Haïti doit être collectif et ne doit pas reposer sur l'aide étrangère. D'autre part, même si Michèle Pierre-Louis est une amie proche du président, elle devra avoir le courage, si son choix est ratifié par les deux Chambres, de faire la différence entre le domaine public et le domaine privé, car elle tirera sa légitimité du Parlement et non de son amitié avec le président René Préval. Si Madame Pierre-Louis a évolué avec succès dans le secteur des ONG, elle doit aussi prendre conscience que dans le domaine politique, ce sont surtout les résultats qui comptent. Ainsi, elle devra s'entourer d'une équipe compétente pour l'aider à porter sa croix car Préval lui réserve sans doute bien des surprises voire des coups bas. L'adage ne veut-il pas que « la politique dénature et ruine l'amitié [13] » ?

En effet, même en connaissant l'amour et la dévotion de Michèle Pierre-Louis envers notre pays, on se demande qu'est-ce qu'elle est venue faire dans cette galère. La crise que traverse Haïti est profonde et elle n'aura pas le temps de la résoudre puisque dans un an, elle aura à faire face à l'organisation des élections. Ces dernières constituent le seul enjeu qui préoccupe réellement les forces en place, en l'occurrence le Parlement, les partis politiques, le président et l'ex-Premier ministre qui, selon certaines sources, aurait scellé une alliance avec Aristide. Dans ce jeu perfide et bourré de pièges, Michèle Duvivier Pierre-Louis n'aura même pas l'opportunité de prouver ses capacités de gestionnaire, à moins qu'elle puisse arriver à trouver des solutions urgentes et concrètes aux exigences de la population, notamment par rapport à la crise alimentaire et à la cherté de la vie. Pour cela, il faudrait qu'elle fasse montre d'imagination, de créativité et d'inventivité tant sur le plan national qu'au niveau des relations Sud-Sud, tout en conservant de très bons rapports avec les grands pays du Nord. Dans le cas contraire, elle se verra harcelée par des invectives de toutes sortes dont la campagne de diffamation actuelle a déjà tracé la voie. D'autre part, vu l'informalité gouvernementale dans laquelle se délecte René Préval et ses ambitions par rapport à son poulain pour 2011, Michèle Duvivier Pierre-Louis, malgré sa bonne foi, se retrouvera entre l'enclume et le marteau. Si elle accepte de jouer le jeu du président, elle en sera la complice. Dans le cas contraire, elle devra le combattre… et l'on sait ce que cela donnera. Ainsi, des deux côtés, le mal est et sera infini.

Aujourd'hui, la présidence autant que le Parlement sont fragilisés. La situation socio-économique du pays est catastrophique. Michèle Duvivier Pierre-Louis saura-t-elle rétablir l'autorité de l'État qu'on attend depuis 1990 ? Comment pourra-t-elle le faire sans base politique ? Voici des questions cruciales sur lesquelles devrait se pencher l'ensemble de la population aujourd'hui dans un pays où la démocratie demeure introuvable depuis 1986.

« La perversion de la cité commence par la fraude des mots », disait Platon. Or nous avons assisté récemment à cette perversion par des mots sur le Net et sur les murs de la capitale. De son côté, Auguste Detoeuf disait que « la véritable épreuve de l'amitié, c'est le succès : car le malheur ne réclame que du secours et ne risque que la résistance de l'avarice ; tandis que le succès voudrait de l'affection et ne rencontre que l'envie. » Dans les jours ou les mois à venir - selon qu'elle soit ratifiée ou pas- Michèle Duvivier Pierre-Louis pourra soupeser son amitié avec Préval. Et nous tous en jouirons ou nous en payerons les conséquences…
Montréal, le 2 juillet 2008…Jour de la libération d'Ingrid Betancourt.
[1] Marc- Arthur Fils- Aimé, « Haïti : Valse de l'insécurité et politique néolibérale »,
[2] Lyonel Trouillot, « Des moralisateurs qui font honte », Le Matin, 1er juillet 2008
[3] Elle a été Directrice Adjointe de l'Aéroport (1979 - 1982), Directrice de Crédit à la Bank of Nova Scotia (1976 - 1979), ou encore Chargée de l'Administration et des Ressources Humaines à la Société Financière Haïtienne de Développement (SOFHIDES - 1983 - 1984)
[4] Portrait de Michèle Pierre-Louis, FOKAL.
[5] Extrait d'une interview accordée à la réalisatrice Michèle Lemoine en 2005.
[6] Haïti Observateur, « Michèle Pierre-Louis est-elle le choix qu'il faut dans la présente conjoncture ? », Haïti Observateur du 2 au 9 juillet 2008.
[7] Lyonel Trouillot, « Des moralisateurs qui font honte », Le Matin, 1er juillet 2008
[8] Ibid.
[9] Réseau National de Défense des Droits des Haïtiens
[10] Radio Kiskeya, « Le père Edner Devalcin rattrapé dans sa tombe par son passé controversé », le 22 août 2007.
[11] AlterPresse, « Haïti : Le premier ministre désigné prêt à faire le dépôt de ses pièces au parlement », le 28 juin 2008.
[12] L'Unité Centrale de Renseignements Financiers
[13] Tahar Ben Jelloun, Extrait de l'éloge de l'amitié
Source:
Radio Metropole Haiti ! | Metropolis par Nancy Roc