Il est connu que, dans notre pays, la plupart des fonctionnaires des institutions publiques considèrent l'Etat comme une vache à lait qu'ils ont le droit d'exploiter jusqu'à ce qu'elle crève, et, même là encore, ils continuent à la pressurer, à abuser du « pouvoir » qu'on leur a donné, suçant l'os jusqu'à la moelle. Et... il faut « manger » seul, jusqu'à l'indigestion.
Voilà qui explique que la plupart des directeurs et autres responsables des institutions d'Etat fournissant des services aux citoyens ne se soucient, en général, que des entrées pécuniaires de la lucrative « entreprise » qu'ils dirigent tout en se plaignant du mauvais état de leur voiture de service, qui n'est pourtant vieille que d'une année, de la modicité de leur salaire mensuel qui représente pourtant une petite fortune, parfois même le traitement annuel d'un employé moyen, de leurs frais qui ne leur permettent pas de vivre comme ils le voudraient.

Et, pendant ce temps, les clients de ces institutions (au Canapé-Vert, par exemple) ne reçoivent aucun - ou, parfois, un très mauvais service alors que la facture qui assure le salaire de ces « chefs » ne cesse d'augmenter. Habitués à se réveiller en pleine nuit pour repasser leurs vêtements, ces malheureux ont la mauvaise surprise de constater qu'il n'y a pas d'électricité. Qu'à cela ne tienne, demain on se réveillera plus tôt pour aller acheter du charbon, en espérant que les marchandes seront présentes à l'aube, sinon on risque de se faire engueuler par le patron, parfois celui-là même responsable de nous fournir le service défaillant, en arrivant en retard au travail. Autrement, il reste l'option de se faire mal juger pour s'être rendu au boulot avec des habits froissés, chiffonnés.

Comme si cela ne suffisait pas, ces citoyens dociles, soumis, résignés ont la désagréable surprise de constater qu'il n'y a pas d'eau, car la CAMEP n'en a pas fournie la veille. Rentrés du travail très tard, fatigués, en mauvais état, ils n'avaient pas noté qu'après leur douche, il ne restait pratiquement pas une seule goutte. Alors, pas moyen d'utiliser les toilettes... on ne pourra pas chasser. Tant pis, on essayera de tenir jusqu'au bureau ou à l'usine, ou, mieux, on passera chez un ami ou une parente pour se soulager... s'ils ont la chance de ne pas connaître le même problème.
Si l'on n'a personne qui habite le voisinage, il faudra peut-être se résigner à sortir sans se laver, cachant ce petit péché sous les effluves d'un désodorisant ou d'une eau de Cologne, quitte à se montrer incorrect en public en se grattant l'aine et les aisselles pour se soulager des démangeaisons provoquées par la crasse et la sueur.
Deux semaines après, quand on reçoit la facture, on n'a toujours pas d'eau, pas d'électricité. On apprend alors que les problèmes étaient d'une simplicité criarde.
Le black-out était la conséquence de la défectuosité d'un transformateur que l'EDH (Electricité d'Haïti) n'avait pas jugé bon de faire réparer. Quand à la pénurie d'eau, elle n'était due qu'à la détérioration d'une vanne que la CAMEP trouve trop cher pour en faire l'acquisition.
Indigné, on se précipite vers le téléphone, après avoir constaté que l'on n'a pas de charge sur son portable (grâce à l'EDH), pour se rendre compte que celui-ci ne fonctionne pas. Et l'on se rappelle que la TELECO n'est qu'un souvenir du bon vieux temps de la dictature quand il y avait encore des « autorités » qui savaient mettre les responsables face à leurs obligations...
Et l'on se demande pourquoi on paye des services que l'on ne reçoit pas. A croire que nous acceptons de payer l'incompétence ou l'irresponsabilité de ceux qui, en plus, arrogants, se prennent pour des petits génies et croient être sortis des cuisses de Jupiter.
Quant aux rares fonctionnaires honnêtes de l'Etat, on a l'impression qu'écrasés par l'incompétence et la mauvaise foi des autres, ils n'ont, les pauvres, d'autre choix que d'attendre sagement, sans protester, l'heure de la retraite. Les temps étant durs, très durs, on les comprend.
Alors, on est vraiment dedans et on n'est pas près d'en sortir.
De quoi avoir la nostalgie du temps béni de la colonie !
Source: Le Nouvelliste