Il y a de ces petites choses que l'on ne remarque plus, à force de les côtoyer ou de les vivre chaque jour. Des tas de petites choses insignifiantes qui paraissent normales alors qu'elles défient le bon sens. Habitué à vivre dans l'irrationnel et à accepter tout ce qu'il y a de plus bizarre, le citoyen haïtien devient de plus en plus complaisant face à l'intolérable et à l'absurde.
Les arbres de la dérision
Sur les trottoirs de l'avenue Jean-Paul II (Turgeau), des palmiers se meurent. On passe, on regarde et l'on ne questionne pas. Point n'est besoin de connaître les causes de ces décès en série. Maladie ou autre, cela ne changera rien de savoir à quoi s'en tenir. On en plantera d'autres et s'il meurent à leur tour, il n'y aura qu'à les remplacer. Et nul ne se soucie de savoir ce que peut côuter une telle opération.
Si l'initiative de planter des arbres le long de certaines rues est louable, sa mise en application est malheureusement questionnable. Qui ne serait pas heureux de pouvoir marcher sur des trottoirs propres et ombragés, où les seuls obstacles seraient des troncs d'arbre qui auraient d'autre fonction que de servir d'urinoir aux chiens et aux chrétiens vivants. Cependant, ce voeu demande des sacrifices d'humilité et d'abnégation que certains ne sont peut-être pas prêts à faire.
Dans notre société de « toutistes », ou tout un chacun pense avoir la science infuse et des capacités illimitées de résoudre tous les problèmes, il est de ces choses insignifiantes qui conduisent tout droit à l'échec, tout simplement parce que, parfois, on ne s'adresse pas à la bonne personne, les amitiés, les relations personnelles généralement quelconques et les accointances primant sur la compétence.
Il se pourrait que, dans ce cas particulier, je sois dans l'erreur. Mais, puisque c'est ainsi que les choses se passent en général, j'ose me jeter à l'eau.
Il est plus qu'évident que les plantes, comme tous les organismes vivants, ont besoin de nourriture et d'eau. Avant même de les mettre en terre, il faut s'assurer qu'elles y ont accès. Autrement, c'est du « lave men suye atè », comme on dit si bien dans notre bon vieux créole. Ainsi, les palmiers mis en terre à l'avenue Jean-Paul II, au milieu d'une masse de béton et d'asphalte qui réduisent, autant que faire se peut, les infiltrations de l'eau dans la terre, ne sont vraiment pas dans l'environnement idéal pour prospérer.
A-t-on fait appel à un agronome-paysagiste ou un autre spécialiste lors de l'étude du projet ? Si non, pourquoi pas ? Si oui, pourquoi n'a-t-il pas pensé à conditionner l'espace devant recevoir ces majestueux arbustes ?
Ce n'est sûrement pas l'excès d'eau de pluie qui les tue. Alors... ?
Ces arbres font rire... jaune ! Comme quoi, nous ne serions même pas capables de reboiser... nos trottoirs ?
Du coq-à-l'âne
Une réflexion en amène une autre. Les palmiers m'ont conduit droit aux cabris qui, élevés librement dans les rues de Port-au-Prince, s'amusent à dévorer les haies clôturant certaines propriétés, haies pour l'entretien desquelles certains riverains n'hésitent pourtant pas à dépenser de véritables petites fortunes. De là à ce qu'on les retrouve au Champ de Mars, paissant paisiblement dans les jardins, au milieu des statues des héros de notre indépendance... Ne retrouve-on pas, maintenant, des « bann apye » et autres « manje kwit » juste à côté du MUPANAH ? Il n'est que d'attendre ! Populisme oblige, il ne serait pas étonnant de voir les grilles clôturant le Palais national servir de support à une tonnelle abritant un « restaurant des aveugles » où l'on servirait un « chen janbe » digne de ce nom.
Dire que des mesures drastiques ont été prises pour faire partir les marchands de poulet de la Place des Artistes ! C'est vraiment la rivière après la pluie... Naje pou soti !
Il était une fois...
Il était une fois, il y a très longtemps, dans un pays que l'on pouvait encore, en dépit de tout, appeler la Perle des Antilles, les hommes vivaient en harmonie avec les animaux et chacun restait dans son pâturage. Les « chalan » étaient là pour ramasser les animaux qui osaient se retrouver dans les rues dédiées à l'usage des hommes.
Aujourd'hui, les progrès de la démocratie centralisatrice annulent les pouvoirs des maires, les rendant inopérants. Tout le monde se croit tout permis. Personne ne respecte plus personne. Les animaux vivent parmi les hommes. Les hommes se prennent pour des animaux et vivent comme des animaux, dans le lit des ravines, à la merci de la fureur des eaux en crue, en saison pluvieuse, qui détruisent ce qu'ils osent appeler maisons et qui, de temps en temps, font leur moisson d'âmes parmi ces pauvres gens.
Aujourd'hui, rien ne va plus. Le chômage. Le riz est trop cher. Pas de gouvernement. Les sénateurs se battent pour des ministères et d'autres construisent leur maison au-dessus des routes nationales. Des pédophiles parlent de moralité. Les ministres gèrent, en permanence, les affaires mourantes. Et le Jazz des Jeunes donne la mesure. Une vraie fête champêtre où le peuple ne s'amuse plus... Au Palais national, on n'a pas l'air de trop s'en soucier.
Et, il est encore des journalistes qui perdent leur temps à dénoncer, à annoncer, à se prononcer, alors que personne ne les écoute, surtout pas les autorités concernées.
Les motos continuent à circuler en sens contraire dans les voies à sens unique, à croire qu'il faudrait revoir la définition de véhicule motorisé avec les agents du service de la circulation. Les trottoirs continuent à servir de marché et de parking. Les constructions anarchiques sur les flancs du morne l'Hôpital continuent de plus belle. Les jardins suspendus du palais des ministère continuent à être bien entretenus. Les murs de la résidence du président de la République, au Canapé-Vert, servent d'espace d'accrochage à des marchandes de « pèpè ». Image splendide que celle-là, illustration remarquable, ô combien sublime, du nivellement par le bas.
Et on ose parler de la restauration de l'autorité de l'Etat ?
Il y a vraiment de quoi rire... jaune !!!
Source: Le Nouvelliste