Devant l'obligation qui lui est imposée d'élever ses sept enfants au lendemain de la mort de son mari, Clairmélie Noga ne pouvait qu'exercer la profession de cireuse de chaussures héritée du défunt, se passant des commentaires suspects et tendancieux. Cette quadragénaire de Gris-gris, section communale indigente de Côte de fer, au parcours presque atypique nous brosse, le temps d'une courte interview, l'histoire de sa vie.
Yeux vifs, physique frêle, petite taille, Clairmélie Noga, 45 ans accomplis, attire le regard de tout visiteur à Gris-gris. Cette cireuse de chaussures au parcours presque atypique brosse, à tout venant, l'histoire de sa vie et raconte, comme dans un ''conte réaliste'' de Félix Morisseau Leroy, ses déboires, ses tourments, sa misère.

Clairmélie a été contrainte d'exercer cette profession au lendemain de la mort de son mari dans un accident de la route en 2006. L'homme qui exerçait cette profession avant sa mort est parti vers sa demeure éternelle, laissant derrière lui, dans la gêne, sept enfants, tous à fleur de l'âge. "Devant le fait accompli, j'ai compris qu'il fallait, sans rechigner, jouer le rôle de chef de famille", explique la quadragénaire, guettant, à chaque fois l'arrivée d'un client. Clairmélie s'est mise à labourer la terre avec acharnement. Mais devant une si lourde responsabilité, la terre ne répond pas assez. Au travail de labourage des terres, s'ajoute le tressage et la vente des cordes. "Je travaille sans répit, dit-elle, chassant la fatigue et la nonchalance".

Malgré tout, Clairmélie peinait à joindre les deux bouts. Craquée, elle s'est décidée, envers et contre tous, à marcher sur les traces de son ex-mari, se passant des commentaires suspects et tendancieux. "Je m'en fous de ce que chuchotent les gens, ma tâche à moi est de survivre avec mes enfants". Clairmélie s'installe devant les églises, les jours de messe et de culte, trimballe sa boite à outils dans les endroits festifs. "C'est à dix gourdes le nettoyage, mais dans les moments de disette, ça tombe jusqu'à 5 gourdes. Cela n'empêche que je gagne 75 à 100 gourdes en moyenne par jour. Clairmélie brosse avec une dextérité hors pair qui n'a rien à envier au savoir-faire des hommes en la matière. "Cette habilité, affirme t-elle, est un héritage de mon défunt mari".

N'ayant jamais connu la civilité d'une salle de classe pendant toute sa vie, Clairmélie se bat pour que les siens vivent une autre aventure. "J'économise le peu que possible afin de payer l'écolage de mes enfants", se réjouit-elle. Mais devant son impuissance de leur montrer à tous le chemin de l'école, elle s'est résolue à envoyer quatre de ses enfants à Port-au-Prince pour vivre avec des proches ou comme des "restavèk", avec l'espoir qu'ils goutteront un jour au plaisir de lire et d'écrire. "C'est avec le coeur gros que je les regarde partir vers d'autres cieux. Hélas, la situation économique et sociale, accentuée par le passage des cyclones Fay, Hanna et Gustav, se dégrade dans l'arrière-pays.

Clairmélie Noga est probablement la seule femme à exercer la profession de cireuse de chaussures à Gris-gris pour élever ses enfants. Mais ses déboires sont ceux des milliers de familles livrées à elles-mêmes dans des sections communales fantômes privées d'eau potable, ni école, ni électricité, loin des regards des autorités locales ou nationales. Ceux qui se révoltent contre cette situation inhumaine se réfugient dans les grandes villes notamment à Port-au-Prince où ils viennent grossir les bidonvilles au Morne l'Hôpital, à Cité Soleil, au Bicentenaire...
Source: Le Nouvelliste