Tout le monde sait que le président Salomon avait épousé une Française, une Blanche. Le visage de cette dernière nous serait bien familier, puisque selon la tradition, c'est Madame Salomon qui aurait prête son profil à la tête de femme que l'on retrouve sur le premier timbre haïtien ainsi que sur I'avers des pièces de monnaie frappé pendant l'administration de son mari. Tout le monde sait aussi que Salomon avait une fille, une petite mulâtresse prénommée Ida, née à Port-au-Prince en 1882 à l'époque où son père alors âgé de 67 ans exerçait ses éminentes fonctions de chef d'État.

Dantès Bellegarde, un contemporain de la fille de Salomon, nous dans son Histoire du peuple haïtien, que : « Salomon lui-même, maria une Française blanche, avait une fille mulâtresse qu'il chérissait ». Remarquez comment, très implicitement, Bellegarde laisse entendre à son lecteur que la petite Ida serait issue de l'union du couple président mais, relisez-le, vous vous apercevrez comment prudemment il se garde bien de l'affirmer. Si Bellegarde ne l’a pas fait, c'est tout simplement parce qu'il était de notoriété publique à I'époque que, cette enfant, prend en charge par les Salomon dès sa naissance, n'était pas la fille de Madame Salomon.

Qui donc alors était la mère de la petite Ida? La mère de la petite s'appelait Marie Potiez, c'était la belle-fille de Salomon, la fille de Madame Salomon qui l'avait eue à l'age de 15 ans, d'une première union en 1858. Quand en 1872, la citoyenne française Florentine Félicité Pot épouse le général haïtien Salomon à Kingston, en Jamaïque, ou le couple se trouvait exilé, Marie Potiez, la fille de Madame Salomon donc, était âgée de 14 ans, Madame Salomon sa mère, en avait 29 et Salomon lui-même en avait exactement 57. Lorsque Salomon devint président de la République d'HaÏti, la jeune Marie, qui était devenue entre-temps la dame Walter Magnus, et qui habitait toujours la Jamaïque, effectuait fréquents voyages à Port-au-Prince afin de rencontrer son beau-père qu'elle regardait à l'époque avec les yeux de Chimène. Marie avait alors 24 ans, et le président Salomon portait vigoureusement ses années d'existence. En février 1882, elle donna naissance a une fille qu'elle nomma Ida, la petite Ida Salomon.

Qui était le père de la petite Ida? Le président Salomon bien évidemment. Dès la naissance sa petite-fille, Madame Salomon voulut s'en occuper comme de sa propre enfant, pendant que le président vieillissant regardait grandir avec la plus vive affection cette fillette tard venue qui remplissait si joliment Solitude Villa de ses diableries enfantines, et lui procurait les douces joies d'une paternité jusque-là inespérée.

En dictant ses dernières volontés, Salomon n'oubliera pas de signaler sa vive tendresse pour sa belle-fille, Marie Potiez. Marie, que le président dit avoir élevée et considérée comme ma fille, et que j'aurais adoptée si la loi haïtienne me l’avait permis, il la couche sur son testament pour la somme de dix mille francs pour ses frais d'étude. Entendez ses frais d'étude de médecine à la faculté de Paris. C'est d'ailleurs avec un admirable dévouement que I'étudiante Marie Potiez, belle-fille de Salomon et, faut-il encore une fois le préciser pour le lecteur, la mère de son unique enfant, accourut au chevet de I'ancien président haïtien pour l’assister dans son agonie à Paris, où il décéda le 20 octobre 1888.

Si, en prenant ces dispositions, Salomon se montrait d'une extrême générosité envers Marie Potiez, la mère de sa fille, combien davantage le fut-il envers cette dernière, la petite Ida. « Les 215 000 francs restant et formant le solde de ma fortune, déclarait Salomon, seront remis à M. Charles Laforesterie que je prie de me rendre le service de les placer en bonnes valeurs qu'il remettra à sa majorité ou au moment de son mariage à Gertrude Florentine Félicité Ida Salomon.» C'est aussi à Ida que Salomon voulut léguer le montant de la vente de sa propriété de Turgeau, Solitude-Villa, toujours afin que les montants soient placés en sa faveur. Dans son testament encore, Salomon « prie Laforesterie de vouloir bien se charger de prélever sur les arrérages ou intérêts des dits titres, les frais d'éducation, d'instruction et d'entretien de cette enfant, et de placer les surplus, s'il en reste, en bonne valeurs. Lorsqu'il s'agira de son mariage, ajoute très paternellement le président, qu'elle se mette en garde contre les épouseurs de dot, contre les chevaliers d'industrie.

Dans Les Blanc débarquent, Roger Gaillard, qui dit reprendre la tradition orale de notre bourgeoisie, prétend que Marie Potiez eut le sein généreux. Elle aurait ainsi donné une fille au général Justin Carrié, le chef d'état-major de l'armée et aurait eu apparemment un fils de Jacques-Nicolas Léger, le futur ministre haïtien des Affaires étrangères, qui, dans sa jeunesse à Paris, fut aussi son amant.

Mais revenons à la petite Ida, une petite mulâtresse par la force des choses, et à son père, le président Salomon, le chef du parti National, parti qui, on le sait, avait adopté une ligne partisane à la fois très antimulâtre et très franchement noiriste. Les membres les plus radicaux du parti National ne manquèrent pas cette occasion pour faire entendre leurs moins louables scrupules en signalant les évidentes inconséquences de Salomon, lequel, reniant les positions idéologiques fondamentales du parti et en nette rupture avec ses articles de foi, se permettait d'épouser une Blanche, une Française, avant de devenir, dans Les circonstances que l’on sait, le père très affectueux d'une petite mulâtresse !

Parmi ceux qui l'accablaient de leurs pénétrantes observations se trouvait François Légitime, un des plus influents ministres de Salomon et son successeur à la présidence. Légitime accusa carrément Salomon d'avoir trahi la grande cause de la classe majoritaire en adoptant, nous cite Gaillard, une jolie enfant mulâtre, à laquelle il donne droit à son héritage. Légitime se lamente pesamment sur le fait qu'au lieu de laisser une part de sa fortune aux invalides ou aux orphelins de la guerre civile aux conséquences dévastatrices qu'il avait conduite, Salomon se soit permis d'agir contre ses convictions en comblant seulement de ses faveurs... la petite mulâtresse Ida. Quand on sait que le président Légitime avait lui-même épousé une Mulâtresse, on n'attachera pas beaucoup de prix à ce vertueux plaidoyer qui ne cache que trop mal son opportunisme partisan, son sectarisme et son hypocrisie.

Au cimetière du Père-Lachaise, Salomon sera rejoint dans la tombe en 1892 par sa femme, puis, en 1924, par sa tendre belle-fille Marie Potiez. Le lecteur, curieux de savoir ce qu'il est advenu de la petite Ida, sera sûrement heureux d'apprendre qu'elle vécut toute son existence à Port-au-Prince où, à deux reprises, elle convola en justes noces. La première fois, elle devint Madame Léonce Laraque, la fois suivante, elle décida de porter le nom de Ida Faubert. Elle publia des poèmes plein d'esprit qui furent unanimement acclamés par la critique et qui valurent une immense célébrité littéraire à la femme de lettres talentueuse qu'elle était devenue. Vous l'aurez bien deviné, celle qui sera connue dans la littérature haïtienne comme la poétesse Ida Faubert, la grande Ida Faubert, c'est la fille de Salomon. Ida Faubert est morte à Paris en 1969.
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