Le passage de Domingue et de son neveu Rameau à la direction des affaires offre l'un des bilans administratifs les plus désastreux de l'histoire haïtienne. Ce gouvernement géra les finances publiques avec la plus folle inconscience, ruina l'économie qu'Edmond Paul avait eu tant de mal à redresser sous le régime parlementaire de Nissage Saget, endetta scandaleusement le petit contribuable haïtien au profit des agioteurs étrangers et remit le pays au bord de la guerre civile.

Rameau, député des Cayes, pour s'être courageusement associé à Demesvar Delorme dans le combat contre l'absolutisme sous Geffrard, avait amassé passablement de prestige et d'admiration dans l'opinion publique. Cependant, les effets roboratifs de son élection à la vice-présidente allaient rapidement transformer Rameau en un petit despote mégalomane et arrogant. Les ambitieuses visées de son programme gouvernemental comprenait la création d'une grande banque centrale et de hardis projets plus ou momspharaoniques canine l'élection d'un panthéon dans la capitale.

Ce sont justement les louches contrats d'emprunts obtenus du Crédit Général de Paris pour la réalisation de ces travaux publics qui marqueront le passage de Domingue au pouvoir. Les transactions financières de son gouvernement marqué par la corruption la plus crasse endetteront Haïti pour plus de 36 millions de francs. De cette somme, faramineuse pour l'époque, les contribuables haïtiens ne reçurent qu'un dérisoire montant de 10 millions sous forme d'obligations, alors que les 26 millions restant furent dilapidés en pots-de-vin rapidement distribués à un ramassis de politiciens marrons, de fonctionnaires malhonnêtes, de financiers véreux, de spéculateurs louches, d'escrocs et autres fripouilles, tons arms de la famille présidentielle.

Domingue et Rameau, dont aucun des fumeux projets ne sera jamais réalise, ne se feront cependant pas scrupule d'alourdir le fardeau fiscal des petits paysans, des modestes contribuables, de provoquer une croissance démesurée de la dette publique haïtienne, d'hypothéquer l'avenir des nouvelles générations par des magouilles financières et des emprunts équivoques pour mieux assurer la fortune personnelle des familiers de leur régime.

Le gouvernement, rapidement miné par les scandales, devra s'employer à étouffer les révoltes armées surgissant de partout au pays. En mars 1876, toute la région de Jacmel se soulève en faveur des Libéraux exilés. Le mois suivant, le Nord en entier se révolte pour supporter les Libéraux de Jacmel, et les troupes gouvernementales, envoyées pour combattre ('insurrection, après avoir fait défection, viendront elles-mêmes assiéger la capitale avec les nordistes. Le vice-président Rameau feint alors publiquement d'être la victime d'un complot ourdi par ses ennemis de la bourgeoisie traditionnelle, il ordonne par arrêté la formation d'une milice civile, évoque le nom glorieux de l'empereur Dessalines et jure qu'il ne partira pas du pouvoir sans avoir fait, à la manière de Soulouque, dont il voulait imiter Les plus sinistres exploits, un abominable carnage des Mulates et de leurs complices politiques. Mais ces fielleuses fanfaronnades n'impressionnent guère, la troupe ne répond presque plus aux ordres tandis que gronde toute la ville de Port-au-Prince.

Un Rameau aux abois envisage alors de transférée le siège du gouvernement dans son fief des Cayes, il ordonne donc à une escouade de soldats de s'emparer des espèces métalliques de la nouvelle Banque d'État, d'escorter les fourgons blindés sur le quai et de transborder tout le contenu du trésor national sur la goélette Hélène. Quand les Port-au-Princiens auront eu vent de ces manoeuvres, une foule armée viendra mettre en fuite les quelque trente soldats qui protégeaient l'opération pour ensuite défoncer les voitures et piller les caisses remplis de pièces d'or et d'argent. La populace déchaînée se dirigea ensuite vers le siège social de la Banque, (actuelle église Saint-Antoine) en saccagea les locaux, s'empara des derniers sacs d'or restant dans les coffres-forts et se dispersa à la recherche de Domingue et de Rameau. Craignant pour leur sécurité, les président et vice-président haïtiens vont solliciter la protection du ministre plénipotentiaire Français. Accompagnés de leurs femmes, encadrés par les diplomates et de nombreux soldats, Domingue et son neveu Rameau allaient entrer à la Légation de France quand, agrippé par des émeutiers attroupés en foule compacte autour de l'édifice, Rameau est abattu de plusieurs coups de pistolet tirés à bout portant. Alors que Domingue en sera quitte pour la peur, la bousculade et une légère blessure au pied, la foule s'acharna sur Rameau, trouva ses poches remplies à craquer de pièces d'or, se partagea le butin inattendu et abandonna son cadavre nu dans la rue, le sexe outrageusement enfoncé dans la bouche.

Les administrateurs d'une république ne se soucient pas de la ruiner, pourvu qu'ils s'enrichissent disait Aristote. Pourtant, savez-vous que ceux qui dépouillent le pauvre peuple haïtien de son maigre bien ne peuvent en aucune façon être accusées de vol. On peut toujours les soupçonner de concussion, de grivèlerie, de spoliation, d'indélicatesse, de détournement de fonds publics, d'enrichissement illicite, de trafic d'influence, de recel de biens sociaux, ou de tout ce que vous voudrez... mais jamais de vol ! Les voleurs ce sont les malandrins, les petits cambrioleurs, les truands de bas étage surpris par des policiers vigilants et qui sont font traîner en prison sous les huées de la foule. Chez nous, les escrocs de haute volée, les braqueurs de la caisse publique ne connaissent pas les affres de la vie de cachot. Après leurs déprédations, ces « voyous de passage » filent tranquillement en exil où ils mènent un train de vie princier, coulant des jours heureux dans un luxe insensé, se gobergeant comme des rats de basse taverne de leur fortune nouvelle.

Dans son livre intitule «Haïti passage et société», André-Marcel d'Ans, un universitaire français, soutient que Duvalier à réussi en Haïti le tour de force consistant à «démocratiser la corruption dons l'oligarchie mulâtre, en confondant systématiquement la chose publique et son bien personnel, avait établi le principe et revendique pour elles l'exclusivité». Ayant vécu dans le pays en qualité de coopèrent, M. d'Ans se prend à répéter ce que ses amis duvaliéristes ont bien voulu lui apprendre de la doctrine politique de leur chef. Hélas, la corruption ne relève ni d'une certaine couleur de peau ni n'est le fait d'une classe sociale en particulier. L'histoire de la corruption en Haïti est aussi longue que l'histoire du pays. Le premier chef d'état haïtien, Jean-Jacques Dessalines, répétait à ses fonctionnaires : « Plumez la poule, mais ne laissez pas qu'elle crie! » Après lui, Soulouque, et, comme on vient de le voir, Domingue et Rameau, de très féroces ennemis des Mulâtres, se révéleront des corrompus de la pire espèce.

La faillite économique d'Haïti est la conséquence directe des pratiques mafieuses d'une classe politique véreuse, d'administrateurs incompétents, de fripons qui, après s'être enrichis sans vergogne au pouvoir, ne rêvent que de profiter de «leur» argent en achetant tours d'habitation, restaurants ou grands magasins en pays étrangers. À chaque fois qu'un gouvernement est renversé en Haïti on assiste à un scénario qui ressemble presque en tous points à celui de la fuite de Domingue et de Rameau. Le peuple en colère s'en prend physiquement aux puissants d'hier, aux responsables de sa misère, il pille les bâtiments publics dans une ambiance festive, s'attaque pendant des jours entiers aux représentants de l'autorité publique en déroute. Dans la presse comme ailleurs, on se lamente du manque de désintéressement de nos hauts dirigeants et de leur turpitude, on dénonce fermement et avec une belle unanimité le comportement ignominieux des politiciens déchus, on réclame vivement des actions en justice contre les pillards et leurs complices, mais, bien vite, bien plus vite qu'on ne l'aurait pensé, on retombe presque inéluctablement dans les memes ornières et alors tout est à recommencer.

Le président Domingue et son neveu, le vice-président Rameau, furent renversés le 15 avril 1876. Élus le 11 juin 1874, Domingue et son neveu seront parvenus à s'enrichir en moins de deux ans et à miner les finances de la République pour une génération ou deux. Belle mentalité !