La mégastar haïtienne, Wyclef Jean, a été invité le mardi 13 mars 2006, au Congrès des Etats-Unis, à Washington, pour témoigner sur les besoins de développement d'Haïti et pour solliciter une assistance accrue des Etats-Unis au pays le plus pauvre de la région. Nous publions ici, l'intégralité de l'intervention de celui qui est considéré comme le meilleur ambassadeur d'Haïti.
Messieurs le Président et Membres du Comité,
Merci de m'avoir offert cette opportunité de vous parler des besoins en développement de mon pays, Haïti, la première République noire du monde. Malheureusement, aujourd'hui Haïti est le pays le moins développé de notre hémisphère. Il n'aurait pas dû être ainsi et ne peut certainement pas le demeurer, à 800 miles de la côte floridienne. Je ne m'attarderai pas sur le passé sauf pour dire qu'Haïti a payé un prix fort pour avoir rompu les chaînes de l'esclavage à la fin du 17ème siècle. Nombreux sont ceux qui ont bénéficié de la prouesse de ces esclaves noirs ayant défié le destin en présentant au monde le premier Etat noir indépendant en ce 1er janvier 1804. Parmi ces bénéficiaires sont les Etats-Unis d'Amérique et plusieurs autres pays de l'Amérique latine, tel le Venezuela, qui doivent leur indépendance à Haïti. En d'autres termes, Haïti fut et restera le forgeron sur le chemin de la liberté

L'exemple d'Haïti était rejeté par les puissances internationales de l'époque. Elles craignaient que le feu de la liberté engouffrerait leurs biens. C'est alors que commença la politique d'isolement qui restreignît la croissance d'Haïti dès le début. Les ressources nationales étaient utilisées pour payer des indemnités à la France pour une indépendance gagnée sur le champ de bataille. Les Etats-Unis d'Amérique ne reconnurent pas le nouvel Etat jusqu'à 60 ans plus tard. Cependant, l'achat de la Louisiane pour 15 millions de dollars n'a été possible que grâce à la défaite des troupes de Napoléon par les Haïtiens.

Ce petit rétrospectif historique a pour but de mettre en perspective le degré de pauvreté actuel d'Haïti. Il était prévu que le modèle haïtien échouerait afin que les autres peuples esclaves ne soient pas tentés de suivre le même chemin. Lorsque vous voyez écrit qu'Haïti est « le pays le plus pauvre de l'hémisphère » rappelez-vous donc qu'il devint ainsi à la suite d'un complot international. En disant cela, je n'essaie pas de minimiser les failles de nos propres leaders qui n'ont pas su faire primer notre devise nationale: « L'union fait la force » - Dans l'unité, il y a la force. C'est ainsi que nous gagnons notre indépendance.

Je me réjouis cependant lorsque je constate un regain d'intérêt de la communauté internationale pour Haïti. Le renouvellement récent du mandat des forces onusiennes prouve la détermination de la communauté internationale à aider à établir la paix, la sécurité et la stabilité économique en Haïti pour l'avenir. Comme si cela sous-entendait que les acteurs de la scène actuelle voudraient nous aider à rectifier les erreurs du passé. Après 200 ans de négligence, presque tout est prioritaire en Haïti: la santé, l'éducation, l'infrastructure, la création d'emplois, la sécurité, la justice- tout ce qui est nécessaire pour créer une économie saine et une société stable et vibrante. L'on ne sait par où commencer. A ce propos, une histoire me vient à l'esprit... Un homme dit qu'il avait tellement faim qu'il « pourrait manger un éléphant ! » Quelqu'un d'autre lui demanda : «Comment le feriez-vous ? » Il répondit « Une bouchée à la fois ! »
EDUCATION
Donc, M. le Président du Conseil, Membres du Comité, c'est à ce niveau que j'interviens. Quand je pense au nombre d'enfants qui n'ont pas accès à l'école, je dis que l'éducation est vitale pour l'avancement d'Haïti. D'après l'UNICEF, seuls 52% des enfants en âge d'aller à l'école primaire sont scolarisés. Ce nombre tombe à 17 pour cent pour les garçons et à 20 pour cent pour les filles à partir de l'école secondaire. Puis, il y a le déficit intellectuel. Nos ressortissants les mieux éduqués et préparés vont à la recherche d'un mieux-être en terres étrangères.

Les Etats-Unis peuvent aider en augmentant leurs dons en éducation en Haïti, au lieu de les diminuer. Par exemple, dans le Budget justificatif du Congrès pour l'année fiscale 2008, le montant alloué comme don pour l'éducation en Haïti est de $6.8 millions de dollars, dont $4 millions vont aux programmes d'alimentation PL480. Il ne reste que $2.8 millions pour nourrir les esprits. Durant l'année fiscale 2006, le montant alloué à Haïti était $10.4 millions de dollars.
Une proposition de loi introduite l'année dernière à la Chambre (HR5091) - l'Acte Henry J.Hyde de bourses d'études pour Haïti - est supportée par le congressiste Lantos. Qu'attendons- nous de cette proposition ? Elle entend aider des élèves talentueux et peu fortunés à étudier aux Etats-Unis puis à retourner chez eux contribuer au développement de leur pays. Cette démarche louable devrait être ratifiée.

La prise en considération de mes idées ne serait pas justifiée si je n'étais pas personnellement impliqué dans l'éducation en Haïti. A travers l'organisation non gouvernementale que j'ai fondée, Yéle Haïti, j'ai pu m'allier à beaucoup d'individus, de bailleurs de fonds et de corporations qui contribuent de manière modeste dans ce domaine en Haïti. Nous offrons actuellement près de 7,000 bourses d'études primaires à des enfants démunis et sponsorisons les études universitaires de 10 éléments brillants. Nous essayons d'offrir l'éducation et l'entraînement professionnel à des jeunes délinquants afin de leur offrir une alternative de vie.

Yéle finance un programme pour 650 enfants venus des quartiers les plus pauvres, combinant l'écolage, le foot-ball, et les cours particuliers. Nous installons un laboratoire informatique ultra moderne dans un établissement à la Croix-des-Bouquets (mon lieu de naissance) et nous sponsorisons des excursions d'éducation environnementale au Parc La Visite de Seguin, l'une des rares zones forestières d'Haïti, pour des centaines d'étudiants.

Yéle est reconnaissante au gouvernement américain pour son support à nos efforts en éducation. Nous avons bénéficié des fonds de l'USAID lors de notre collaboration avec le PADF pour la reconstruction de 20 écoles des Gonaïves qui avaient été détruites par la tempête tropicale Jeanne en septembre 2004. Je suis fier d'annoncer aujourd'hui que Yéle entre en partenariat avec l'initiative de création d'emplois KATA, un programme implémenté par CHF International, pour la construction de cinq centres professionnels dans les villes suivantes : Port-au-Prince, Petit-Goâve, St-Marc, Gonaïves et le Cap-Haïtien. Nous espérons que la construction du premier de ces centres débutera d'ici la fin de l'année en cours.

Nous sommes surtout reconnaissants à Voilà (précédemment connu sous le nom de COMCEL), la compagnie américaine de téléphones cellulaires qui débuta avec ses services en Haïti en 1999. Cette compagnie est le plus grand sponsor de Yéle depuis le lancement de la fondation en janvier 2005 et elle continue de financer nos programmes en éducation, se positionnant ainsi comme le plus grand sponsor en éducation en Haïti.
CREATION D'EMPLOIS


Aussi important que soit l'éducation, la création d'emplois est tout aussi cruciale car, sans emplois, d'où viendra l'argent pour payer l'école ? Comment peuvent les pères de famille nourrir leurs enfants sans emplois ? La proposition de loi HOPE qui a récemment été ratifiée par le Congrès et signée par le président est le genre d'alarme qui a besoin d'être déclenchée. Cette loi est limitée dans son champ de répercussion puisqu'elle n'affecte que les membres de l'industrie textile. Cependant, HOPE est significatif puisqu'il signale aux investisseurs que les portes d'Haïti sont ouvertes aux échanges. Son implémentation attirera sans doute des hommes et femmes d'affaires qui ont encore en mémoire tout ce qu'Haïti avait à offrir dans les années 1980. Des 150,000 emplois assurés par l'industrie de manufacture d'alors, il nous en reste moins de 20,000. Qui se souvient qu'a une époque, toutes les boules de baseball utilisées dans les ligues professionnelles venaient d'Haïti ? Il n'en est plus rien. L'on peut dire la même chose pour tous les autres produits qui étaient fabriqués en Haïti pour le marché américain, des soutiens-gorges aux pièces électroniques.

Haïti doit récupérer tous les emplois perdus - et plus. Après la ratification de HOPE à la fin de ce mois, nous aurons pris la première bouchée de l'éléphant. A la dernière heure, cependant, il y a ceux qui voudraient quand même bloquer la ratification de HOPE. J'espère que vous, membres de ce comité, arriverez à influencer de manière positive le Président afin qu'il franchisse le juste pas pour Haïti. HOPE doit être ratifié avant la date limite du 20 mars.

Après HOPE, j'implore le Congrès des Etats-Unis de bien vouloir supporter la parité d'Haïti avec ses partenaires régionaux face à la loi CAFTA-DR. De plus, je demande au Congrès de travailler avec l'administration en place afin d'investiguer d'autres programmes bilatéraux qui peuvent aider le secteur privé américain à intégrer le marché haïtien. Particulièrement, je vous demande de prêter une attention spéciale à un projet ambitieux annoncé en février à Wilmington, au Delaware, qui pourrait avoir des répercussions sur l'environnement en Haïti. Le surplus de bois de Delaware - et possiblement celui de Pennsylvanie - sera envoyé en Haïti comme combustible, afin d'alléger le problème de déforestation en Haïti.

Une opportunité encore plus gigantesque sera donnée à Haïti si les initiatives en cours pour promouvoir l'indépendance énergétique des Amériques sont supportées en Haïti. Ce pays a le potentiel d'aider dans le commerce régional de l'éthanol en intégrant l'accord CAFTA-DR. Plus important, il peut aussi développer une industrie viable et soutenue de biodiesel basée sur la cultivation de denrées comme le Jatropha qui peut introduire de l'énergie renouvelable dans les marchés locaux. Cette source appropriée d'énergie renouvelable, de paire avec une intégration du marché global de l'éthanol, créera non seulement des emplois pour les Haïtiens, mais pourvoira une source de revenus et d'investissement pour l'avenir d'Haïti.

Je ne serais pas en train d'implorer le secteur privé pour la création d'emplois si Yéle ne s'était pas déjà impliqué dans ce domaine. Notre premier partenariat était avec la Fondation pour le Développement Pan Américain (PADF) dans le cadre d'un projet intitulé : Pwoje Lari Pwop, qui se traduit littéralement par « Projet de Nettoyage de Rues ». Près de 2500 personnes sont employées tous les jours dans le cadre de ce projet qui est financé par USAID.
Tout comme Pwojè Lari Pwòp prend fin bientôt, Yéle s'apprête à lancer deux autres initiatives de création d'emplois: Yéle Cuisine et Voilà Toupatou. La première est un projet de micro entreprise où des associations de femmes dans des quartiers pauvres deviennent propriétaires et gestionnaires de cuisines, vendant deux tiers des repas cuits et offrant gratuitement un tiers aux enfants de la même zone. Les femmes reçoivent de l'entraînement en gestion des affaires et de l'assistance financière.

Le second projet est une initiative de notre cher sponsor en éducation, la compagnie de téléphones Voilà. Son projet Voilà Toupatou est le résultat d'une fusion de micros entreprises par laquelle de simples entrepreneurs locaux vendent des minutes d'appel à partir d'un téléphone cellulaire. Plus d'une centaine d'agents ont déjà reçu des prêts et des notions de vente à travers le programme de création d'emplois de l'USAID/KATA. Le projet sera identifié à Yéle Haiti et le public saura qu'un pourcentage de chaque appel ira au profit des projets en éducation de Yéle.
LES ARTS


Quiconque a visité Haïti vous parlera de l'importance des arts pour le pays, particulièrement l'art visuel. On pourrait dire « qu'Haïti est une nation d'artistes ». Depuis les années quarante, quand quelques artistes américains ont commencé à découvrir les peintres haïtiens, notre art s'est imposé dans la Caraïbe et sur la scène internationale. La défunte Katherine Dunham s'était énamourée de la culture haïtienne et a intégré le Vaudou haïtien et le folklore dans ses présentations. Ce phare de la danse moderne afro-américaine était connu comme le meilleur ambassadeur de l'art et la culture haïtienne, et ce fut un grand privilège pour moi de l'avoir rencontré peu avant sa mort. L'année dernière, l'Ambassade d'Haïti à Washington a honoré sa contribution lors d'un gala qui lui était dédié au Kennedy Center. Parmi ceux qui lui ont rendu hommage fut le Congressman Charles Rangel, qui est devenu depuis le Président du Comité des Modes et Moyens. Il a dit : 'Mlle Dunham m'a prié de ne jamais oublier Haïti. ...et j'ai promis que je ne l'oublierai pas...et je vais tenir ma promesse.' Il nous faut plus de Congressman Rangel pour faire avancer Haïti dans le domaine des arts et dans les autres secteurs.

L'art haïtien, proprement emballé, deviendra une puissance capable d'attirer des touristes de loin et de partout. C'est un complément à la nouvelle campagne entamée par notre ministre du Tourisme pour rendre Haïti une fois de plus l'attraction principale des touristes nord américains. Souvenons-nous que des années quarante aux années soixante Cuba et Haïti étaient les deux destinations touristiques principales de la Caraïbe. Le Phoenix renaît de ses cendres ! Les Etats-Unis peuvent aller loin en aidant Haïti à regagner le terrain perdu, en aidant à rétablir la sécurité. Ainsi, le Département d'Etat n'aurait pas à imposer ces avertissements de voyages sur Haïti qui causent tant de dommages.

Alors que l'éducation et la création d'emplois sont des secteurs nouveaux pour moi, le secteur artistique est celui que je connais le mieux. Depuis les débuts de Yéle, j'expérimente avec des méthodes d'intégration de la musique dans l'implémentation de nos projets en Haïti. Cela a débuté, il y a deux ans, quand on a commencé d'utiliser des musiciens locaux pour la distribution de nourriture dans les quartiers défavorisés où aucune autre organisation - ni la police, ou même la MINUSTHA (les forces de l'O.N.U.) - ne pouvait se rendre. Ce programme exécuté par des musiciens continue et nous distribuons gratuitement à 8,000 personnes par mois de la nourriture offerte par le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies.

L'année dernière, nous avons tenu un concours de hip-hop donnant l'opportunité à des jeunes non privilégiés d'écrire des textes de rap sur le thème du ramassage des ordures pour populariser le Pwojè Lari Pwòp, commandité par l'USAID. Cette année nous lancerons une version nationale de ce concours. Les jeunes seront invités à écrire des textes de rap sur plusieurs thèmes sociaux-clés. Ce concours national sera entrepris en partenariat avec l'USAID/KATA. Le gagnant du premier prix recevra, parmi autres choses, un contrat de production avec ma compagnie Sak Pase.
Un autre projet titré Yéle Cinéma implique des projections gratuites dans les quartiers pauvres de films traduits en créole qui seront entremêlés de courts métrages sur des thèmes sociaux et de développements.
LA DIASPORA HAITIENNE
Pour faire avancer Haïti, la diaspora haïtienne doit être intégrée dans ce qui se passe dans le pays. On estime à peu près à 2.5 millions le nombre d'Haïtiens vivant à l'extérieur d'Haïti dont la population interne est de 8.5 millions. D'après une étude émise la semaine dernière par la Banque Inter Américaine de Développement (BID), en 2006 la Diaspora a injecté $1.65 billion dans l'économie à travers leurs familles et amis en Haïti. Les 1.5 million d'Haïtiens vivant aux Etats-Unis comptent pour $1.17 billion des allocations. En d'autres termes, la Diaspora contribue à peu près au 1/3 du Produit National Brut.

La plupart des fonds transférés vont à la consommation. Un mécanisme devrait être trouvé pour canaliser ces fonds dans des projets de développement. Peut-être que les organisations régionales et professionnelles haïtiennes établies dans ce pays pourraient se mettre ensemble pour créer un Fonds de la Diaspora pour le Développement qui canaliserait un petit pourcentage de ces fonds en projets viables dans plusieurs communautés en Haïti pour le bénéfice de tous.

Un débat animé a pris place en Haïti sur les amendements de la Constitution de 1987. Entre autres points venimeux : le degré de pouvoir à donner à la Diaspora haïtienne. La Constitution en cours interdit le port de la double nationalité. Ainsi, certains des meilleurs et plus brillants fils et filles d'Haïti ayant choisi un autre passeport pour s'adapter à leur nouvel environnement sont punis par les aspects restrictifs de la Constitution. Un amendement constitutionnel permettant aux Haïtiens d'avoir la double nationalité résultera en plus de participation de la Diaspora dans le développement du pays.
CONCLUSION
Après les opportunités ratées des années passées, Haïti a fait preuve de maturité comme on a pu le constater avec une série d'élections tenues l'an dernier qui ont donné des représentants élus démocratiquement à toute l'échelle gouvernementale. Pour la première fois depuis près de 2 décennies, il n'y a pas eu de contestation du vote. Un nouveau vent d'unité souffle sur le territoire, avec plusieurs partis politiques représentés au Parlement et au cabinet du Président Préval. Un effort majeur est en route pour combattre l'insécurité qui infecte Port-au-Prince, avec les Nations Unies travaillant côte à côte avec le Président. Il est maintenant essentiel de faire un suivi avec les programmes de création d'emplois et les opportunités d'éducation pour donner un sentiment d'espoir et d'un avenir meilleur.

Haïti collabore activement avec ses voisins, la République dominicaine, la Colombie et les Etats-Unis dans une campagne de lutte contre le trafic de drogue. Les institutions financières internationales reconnaissent que le nouveau gouvernement haïtien continue de mettre de l'ordre dans les finances du pays en combattant la corruption. Il est évident qu'une porte s'est ouverte pour qu'Haïti commence la longue marche vers le développement. Avec votre support, M. Le Président et Membres du Comité, nous comptons changer l'image et la réalité d'Haïti.
Merci.
Source: Le Nouvelliste