Le samedi 14 juil 2007
Quebec: Des griots à l'Afrique P.Q.
Blues saharien, polyphonies bantoues, chants soufis, kora mandingue, groove hypnotique des Shonas du Zimbabwe, afro-beat jazzé d'Afrique du Sud ou rumbas congolaises assaisonnées de merengue. Pour une 21e fois, les Nuits d'Afrique donnent un aperçu des différentes musiques du continent noir. Une occasion de découvrir la richesse de ses métissages musicaux, mais aussi la richesse de ses cultures. Portrait éclair de cinq visages de l'Afrique à découvrir au festival.
«Quand j'ai créé ce festival en 1986, c'était pour retourner en Afrique, explique son président Lamine Touré, originaire de Guinée. Pas physiquement, bien sûr, mais dans ma tête et mon coeur, pour connaître les identités, valeurs et cultures africaines que trop de Noirs oublient.»
Le voyage proposé dure jusqu'au 22 juillet. Il reste encore sept soirs de concerts payants en salle et quatre jours de programmation extérieure gratuite au parc Émilie-Gamelin.
En si peu de temps, impossible de parcourir toute la musique africaine. Quelle Afrique pourra-t-on entendre?
La région la plus présente est l'Afrique de l'Ouest, avec sept des 18 concerts en salle. «Mais pas moins de 30 pays sont représentés, on offre de tout, assure Suzanne Rousseau, directrice du festival. Il y a le Congo (Ricardo Lemvo), le Cap-Vert et les îles Comores (Gabriela Mendes et Nawal), une vedette d'Afrique du Sud (Hugh Masekela), le Zimbabwe (Stella Chiweshe), le Maroc (Bambara Trans), le Brésil (Rob Curto) et même les États-Unis avec notre soirée Motown.»
N'empêche, certaines régions comme l'est de l'Afrique sont moins représentées. Ce qui s'explique par des défis organisationnels. Avec son budget d'environ un million, le festival ne peut faire venir chaque artiste directement d'Afrique. Trop cher. Sans compter les problèmes de visa. C'est pourquoi il mise beaucoup sur les artistes déjà en tournée en Amérique.
«Comme ceux d'Afrique de l'Est et du Maghreb tournent moins ici, ils sont donc un peu moins nombreux au festival. Mais la région reste quand même bien représentée», précise Suzanne Rousseau.
L'AFRIQUE FILIALE
Mardi puis mercredi, deux concerts proposeront à la fois des découvertes et des retrouvailles avec un nom connu. Pour la première fois, Kandara Diabaté et Vieux Farka Touré (après son passage en février) seront de la programmation régulière des Nuits d'Afrique. Seulement quelques mois après la mort de leur père (en novembre 2006 pour Boubacar Diabaté et en mars 2006 pour Ali Farka Touré).
De telles filiations sont loin d'être rares aux Nuits d'Afrique, car plusieurs artistes sont des griots, une vocation héritée par le sang. C'est le cas des Diabaté.
Cette tradition remonte au moins à l'empire Mandingue, qui recouvrait une bonne partie de l'Afrique de l'Ouest à son apogée vers le XIIIe siècle. À l'époque, l'écriture était réservée à quelques élites. Le griot, lui, perpétuait la tradition orale. La plupart s'associaient à un homme puissant.
Ils assumaient plusieurs fonctions. Dans son ouvrage Griots and Griottes: Masters of Words and Music, Thomas Hale en énumère quelques-unes, comme celle de musicien, compositeur, interprète, louangeur mais aussi d'historien, conseiller, diplomate et même médiateur.
Le griot constituait presque une encyclopédie vivante. D'où l'adage : «chaque griot qui meurt, c'est une bibliothèque entière qui disparaît».
On reconnaît encore les griots et griottes par leur nom de famille. Ce sont les Diabaté, Sissoko, Tounkara, Jobarteh, Kouyaté et plusieurs autres. Cette année encore, le festival en invite quelques-uns, comme Kandara Diabaté, Balla Tounkara et Zal Idrissa Sissokho.
Mais Vieux Farka Touré ne figure pas sur cette liste. Comme son père Ali, Vieux est musicien et agriculteur. Pas un griot. Loin de transmettre par le sang sa vocation de musicien, Ali s'objectait à ce qu'un de ses 12 enfants suive ses traces.
«Le père de mon père était militaire. Ali aurait voulu que je fasse de même», confiait Vieux à La Presse en février dernier.
Mais Vieux ne l'a pas écouté. Et son père s'est réconcilié avec son choix, utilisant même ses derniers jours pour enregistrer des pistes de guitare sur le premier disque de son fils.
L'AFRIQUE ENGAGÉE
Dans les années 70, Thomas Mapfumo utilisait sa chimurenga (en shona : musique de lutte) pour dénoncer le premier ministre ségrégationniste Ian Smith en Rhodésie du Sud. Au Nigeria, Fela Kuti décriait l'autoritarisme du général Olusegun Obasanjo.
Aucun des deux n'a fomenté à lui seul un soulèvement populaire. Mais ils l'ont symbolisé, et parfois même catalysé.
Plusieurs autres despotes ont aussi subi les attaques de ces David, armés non pas d'une fronde mais de musique.
Deux de ces musiciens visitent les Nuits d'Afrique cette année. Un contestataire actif, l'Ivoirien Tiken Jah Fakoly, qui était en concert jeudi dernier. Et un autre qui a gagné son combat, le Sud-Africain Hugh Masekela, à La Tulipe mardi prochain.
Tristement, les deux ont dû s'exiler à un moment ou un autre. Pour Masekela, la fuite est venue très tôt. À ses 21 ans. Après le massacre de quelque 70 manifestants noirs pacifiques à Sharpeville en 1960, Masekela quitte son pays. Il se rend à la Guildhall School of Music de Londres, avant de s'implanter aux États-Unis. C'est là qu'il enregistrera ses premiers succès, dont Grazing in the Grass qui a détrôné Jumping Jack Flash des Stones au sommet du Billboard en 1968.
Mais il devra attendre 20 autres années avant de vivre le plus important moment de sa carrière. En 1988, sa chanson Bring Him Back Home se transforme en hymne anti-apartheid et en cri de ralliement pour libérer Nelson Mandela. L'appel sera finalement entendu. Mandela est partiellement libéré en 1988, puis complètement en 1990. Masekela rentre alors lui aussi au pays.
Pour à Tiken Jah Fakoly, le combat continue. Depuis ses débuts sur disque en 1993, il dénonce le néo-colonialisme français, les despotes et les artistes un peu trop en collusion avec eux, comme, selon lui, son compatriote Alpha Blondy.
Les coups de gueule de Tiken Jah en ont fait une figure populaire. Et par conséquent, une menace pour le pouvoir. En 2003, le président Gbagbo aurait commandé l'assassinat de certains de ses amis. Depuis ce temps, il se réfugie au Mali, mais il espère retourner chez lui l'automne prochain, au moins pour un voyage temporaire.
L'AFRIQUE FÉMININE
Mine de rien, Nawal bouleverse les moeurs des îles Comores. C'est la première femme à donner un concert à l'extérieur de l'archipel. Mercredi prochain, sa tournée s'arrête au Club Balattou, sa première visite à Montréal.
Cette petite révolution, Nawal l'accomplit tout doucement. Rien de très subversif chez elle, du moins à en juger par quelques extraits entendus de ses deux derniers albums. Ses textes véhiculent une religiosité pacifique, tolérante et mystique, assez près du soufisme. Quoique comme 98% de ses concitoyens, Nawal est de confession musulmane sunnite.
Le lendemain, une autre pionnière visitera le Club Balattou : Stella Chiweshe. Dans les années 60, la Zimbabwéenne a bousculé les traditions en commençant à jouer le mbira, un piano à pouces à connotation sacrée. Elle a aussi innové musicalement, en combinant le mbira au marimba.
«Autour de moi, c'était la consternation, racontait-elle en 2002 dans une entrevue au magazine Roots World. Pour jouer, je devais m'asseoir entre les hommes. Ça rendait les femmes mal à l'aise.»
Le festival marquera aussi la venue de Gabriela Mendes, Marlène Dorcena et Kadans. Six artistes féminines offriront un concert solo en salle.
«Je pense bien que c'est un record», avance Suzanne Rousseau, directrice du festival.
Sauf erreur, il n'existe pas de statistiques qui comparnte le nombre d'hommes et de femmes musiciens en Afrique. Mais malgré l'apparente croissance du nombre de musiciennes, il semble qu'elles restent moins nombreuses que les musiciens, du moins sur la scène internationale. Pourquoi?
«Je ne sais pas, répond Lamine Touré. Pour moi, il n'y a pas de différence. J'invite les meilleurs artistes disponibles, peu importe leur sexe. S'il y a moins de femmes au festival, c'est seulement parce qu'il y en a moins en tournée sur la scène internationale. Mais n'oubliez pas que sur les scènes locales en Afrique, les femmes sont très présentes. Ce sont même elles qui composent le plus.»
L'AFRIQUE POLYGLOTTE
Mieux vaut être polyglotte pour comprendre les textes qui seront chantés au festival. Les langues qu'il faut connaître?
L'Espagnol, français, anglais, portugais, lingala et kikongo pour le concert de Ricardo Lemvo, ce soir au Kola Note. Wolof, sominké, peulh, bambara, créole portugais et français pour celui d'Ousmane Touré, demain au Kola Note.
Et ainsi de suite. D'après la 13e édition de l'ouvrage Ethnologue, il existe 2011 langues parlées en Afrique. Pas moins de 60 au Congo, 73 en Côte d'Ivoire, 32 au Mali (dont 13 langues nationales) et 470 au Nigeria.
La plupart d'entre elles sont peu utilisées par l'État et par le système d'éducation. Mais une proportion non négligeable de la population les parle. Et ne parle pas la langue du colonisateur. Pour ces locuteurs, surtout situés en milieu rural, leur langue porte une dimension identitaire importante.
Voilà pourquoi des artistes comme Ousmane Touré jonglent avec plusieurs langues. Parfois dans une même chanson. Cela leur permet de joindre à la fois un public local et international.
Une tour de Babel, ces concerts? Non. Car pas forcément besoin de comprendre les mots chantés pour en ressentir l'émotion. Comme l'écrivait feu Léopold Sédar Senghor, grand poète et chef d'État sénégalais: «Seul le rythme provoque le court-circuit poétique et transforme le cuivre en or.»
L'AFRIQUE P.Q.
En 1985, Lamine Touré fonde le Club Balattou. L'année suivante, il lance les Nuits d'Afrique. Certes, une scène de musique africaine existait déjà à Montréal. Mais ces deux institutions ont largement contribué depuis à la faire rayonner.
Lamine Touré est récompensé. Son festival n'a pas toujours besoin de faire venir des artistes de l'étranger.
D'après le recensement de 2001 (le dernier disponible), environ un Montréalais sur dix (10,9%) vient des Antilles ou des Caraïbes. Et environ un autre sur 10 (12,4%) vient d'Afrique, surtout du Maghreb.
Cette année encore, ces Néo-Montréalais participeront activement au festival.
Par exemple, Julien Reihmer Umojah, Doody et la troupe de danse Bamboche racine représenteront Haïti. Pour Macuyé, ce sera Cuba. Pour Pete, Sainte-Lucie. Pour Maddou Diarra, le Mali. Pour Tribba, la Guinée. Et pour Hassan El Hadi, le Maroc.
Ce qui donne parfois lieu à des métissages inusités. En concert jeudi dernier, El Hadi jouait son oud, un instrument qu'il a appris au conservatoire de Marrakech. Cet instrument, il le jouait aussi sur le dernier disque de musique traditionnelle d'Yves Lambert, ancien leader de la Bottine Souriante.