Par Bernard Diederich
Dans son film, Arnold Antonin a traité Aubelin Jolicoeur comme un personnage sorti du monde de Shakespeare. Je me réfère en particulier à cette scène extraordinaire de la visite au cimetière de Jacmel où Aubelin affirme être né là-même, à cet endroit où il allait être bientôt enterré.
Son fantôme est là, rôdant tout autour de lui pendant qu'il nous parle, cette fois, sans maniérisme, sans ses habituelles mimiques comiques. Un homme qui a grimpé au sommet de son petit monde s'exposant à la lumière des projecteurs se présente ici, dans ce film, comme un humble personnage encore plein de vie, toujours prêt à danser au rythme d'une méringue.
Antonin laisse parler Jolicoeur. La modestie n'était pas de ses vertus préférées. Il prétendait que l'exagération de la vérité rend toujours une histoire meilleure. Dans le film, il reste lui-même, alors que, pratiquement, c'est sur son lit de mort qu'il donnait cette interview. Et pourtant, il n'avait en rien perdu de son style et de ses pirouettes. Aucune trace de plainte ou de chagrin. Celui qui s'était dénommé lui-même «Monsieur Haïti» faisait son dernier tour de scène.

J'aurais tellement voulu que Graham Greene soit encore vivant pour voir cette performance dans ce film trop court pour un personnage comme Aubi, ou Joli, petits noms familiers que certains utilisaient pour le désigner. Greene était persuadé que Jolicoeur était un espion du régime. Mais quand on tournait le film, « Les Comédiens », Aubelin se trouvait dans une position potentiellement dangereuse. Au début, il dut rester tranquille pendant que Papa Doc dépensait une fortune pour empêcher la diffusion du film. Mais, finalement, à un moment donné, Aubelin put faire référence au film et s'amusait à se faire connaître comme le « Petit Pierre» des Comédiens

En fait, Greene se méfiait d'Aubelin parce qu'il pensait que tout ce qu'il lui dirait serait rapporté au Palais. Ce en quoi il se trompait. En fait, son dernier passage en Haïti en août 1963 passa totalement inaperçu, excepté pour quelques mentions faites de la présence de Greene dans certains événements sociaux, comme par exemple un dîner avec le chargé d'affaires britannique. De toute façon, à ce moment-là, à cette dernière visite, Greene disait qu'il faisait un reportage pour un journal anglais et il gardait dans le plus grand secret le fait qu'il voulait écrire un roman.

Graham Greene ne retourna jamais à Port-au-Prince. Il termina son roman Les Comédiens en 1966. En fait, les comédiens du roman sont d'abord les « Blan » qui s'y trouvent et non pas les Haïtiens. Jolicoeur représentait sa propre réalité, et il apparaît, dans le film, comme un témoin. Excentrique, non. Comme un homme qui sut grimper les obstacles mis sur son chemin par sa propre société. Il adorait rendre les gens contents et il savait le faire. Quand nous étions en exil à Mexico, Aubelin avait été invité à un show folklorique à Acapulco. J'étais à l'aéroport de Mexico pour l'accueillir. Il portait son habituelle tenue blanche et horreur ! je le vis faire la révérence à une magnifique blonde et lui faire un baiser de main. Sur le moment, je m'attendais à voir un mari lui sauter à la gorge. Au contraire. Tout le monde trouva son geste adorable. Et partout où il passait, il se présentait comme « Jolicoeur Haïti » et les gens trouvaient ça tout naturel. Il portait bien haut et avec fierté, devant ses concitoyens et devant ses amis touristes, la médaille d'honneur, qu'il s'était lui-même décernée, celle de Monsieur Haïti.


Source: Le Matin