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Le Drame de Martissant
Le Drame de Martissant

L'un des plus rudes coups que devait encaisser le gouvernement de Magloire fut I'horrible assassinat de la famille Désinor, en 1953, à Martissant, dans les environs de Port-au-Prince. Ludovic Désinor, 45 ans, chef de bureau au ministère des Travaux publics, menait une vie banale et sans histoire, quand une nuit, tous les membres de sa famille, sa femme, née Germaine Saint-Fort Colin et ses quatre enfants, Edith, 18 ans, Serge, 16 ans, Léopold, 12 ans et Ghislaine, 9 ans, de même que les deux malheureux employés de maison attachés à leur service, furent sauvagement égorgés pendant leur sommeil.
Les clients du proche Tropical Bambou Club furent les premiers à apercevoir l'épaisse colonne de fumée qui sortait de la maison des Désinor vers une heure du matin, et aussi les premiers à porter secours à M. Désinor, l’unique rescapé du carnage.
Laissé pour mort par ses agresseurs qui l’auraient poignardé pas moins de six fois à I'abdomen avant d'incendier sa maison, Désinor serait parvenu tout miraculeusement à échapper au massacre et fut retrouvé sur les rails du chemin de fer de la P.C.S. qui passait juste devant chez lui. Les pompiers et les policiers arrivés sur les lieux ne purent que retirer les cadavres calcinés de la maison consumée par les flammes.
Conduit de toute urgence à l'Hôpital général de Port-au-Prince, Ludovic Désinor reçoit les soins empressés du docteur Anténor Miot et est interrogé peu après par les enquêteurs de la police. Désinor leur raconta qu'il travaillait encore à son bureau quand il aurait été interpellé par trois inconnus qui lui auraient alors annoncé le décès de sa belle-mère malade et hospitalisée. Une fois la porte ouverte, le plus fort des trois gaillards I'aurait tiré hors de sa maison, pour le bâillonner pendant que les autres le poignardaient sans ménagement au ventre et à la jambe. Le laissant pour mort, les malfaiteurs seraient alors entrés dans sa résidence qu'ils auraient incendiée après avoir sauvagement assassiné tous les autres membres de la famille.
Désinor prétendra par la suite avoir vainement tenté de se défendre contre ses agresseurs avec son revolver, et qu'avant de perdre complètement connaissance, il aurait perçu des cris désespérés. Personne dans le voisinage ne pourra cependant corroborer ces déclarations, personne n'ayant rien entendu, ni vu quoi que ce soit. Le public se perdra en conjectures sur les mobiles de cette atroce série d'homicides qui glaçait d'épouvante le pays tout entier. Ludovic Désinor n'était pas riche, c'était un citoyen bien famé, un homme aimable et de bonne réputation à qui ses familiers ne connaissaient pas d'ennemis. Pendant que les plus perspicaces se demandaient s'il ne s'agissait peut-être pas d'une question de famille ou d'héritage, un fort courant d'opinion désignait Arsène Magloire, le frère du président de la République et son ministre des Travaux publics, comme responsable du forfait.
Arsène Magloire, qui, soit dit en passant, était un ami très intime de Ludovic Désinor, s'était fait de puissants ennemis au sein même du gouvernement de son jeune frère depuis qu'il s'était formellement opposé à la création d'un garage central pour l’entretien des véhicules de l'État. Selon Arsène Magloire, I'un des rares privilèges qui restait à un ministre c'était bien celui de nommer les mécaniciens, chauffeurs et laveurs d'autos du petit garage de son département ministériel. Vu que les employés supérieurs des autres divisions sont pratiquement inamovibles, il ne fallait pas, selon lui, enlever son garage à un ministre, le dernier service où il pouvait encore nommer des gens à sa guise.
Ceux qui avaient pris I'initiative d'ouvrir le grand garage central, allèrent allumer un petit feu sans conséquence au ministère des Travaux publics, et dénoncèrent Arsène à son propre frère, Paul. Puisque Désinor travaillait au ministère, cela laissait supposer que le ministre aurait voulu faire disparaître des dossiers compromettants, et plus perfidement encore, on voulait indiquer une piste aux policiers! Il est vrai que, selon toute logique, un ministre ne craint pas son chef de bureau, surtout quand le frère du ministre est président de la République, mais personne n'allait refuser d'examiner toutes les possibilités, même les plus fantaisistes...
Paul Magloire, dont le gouvernement était alors au faite de sa popularité, se trouvait maintenant bien embarrassé par cet encombrant grand frère sur lequel pesait d'affreux soupçons vigoureusement entretenus par une opposition maintenant parfaitement résolue à faire ses choux gras de I'affaire Désinor. Paul Magloire est un libéral sympathique soit, mais quant à son frère Arsène, c'est un esprit machiavélique redoutable, un violent énergumène et un mauvais conseiller. Bientôt, c'est toute l'opinion publique qui allait le percevoir comme un méchant homme, un dur capable de toutes les félonies.
Pendant ce temps, l'enquête piétinait toujours. Après des semaines de minutieuse investigation, et malgré les grands moyens déployés par la police qui offrait maintenant la somme de 5.000 gourdes ($1.000 US à l'époque) en récompense à toute personne qui fournirait des renseignements précis sur I'affaire de Martissant, on n'avait pas encore trouvé l'ombre du premier indice, ni procédé à I'arrestation d'un seul suspect. L'opinion commençait à s'indigner de l'apparente inertie policière qui, en l'occurrence, confirmait les plus malveillantes rumeurs et consolidait la thèse voulant que le pouvoir cherchait à protéger quelqu'un de haut place. C'est alors que l’on appréhenda Jacques Gornailles, un modeste employé du ministère des Travaux publics, de même que I'ingénieur Emmanuel Michaud, l'assistant principal du ministre Arsène Magloire. Si I'ingénieur Michaud fut relâché après quelques mois d'incarcération, la police s'acharna sur Gornailles afin d'obtenir ses aveux, le malmena, lui administra même du penthotal, le sérum de vérité, mais en vain. C'est ainsi que Jacques Gornailles sortit finalement de la prison affecté d'une maniaco-dépression dont il ne se remit jamais, jusqu'à sa mort.
L'énigme ne sera résolue que bien des années plus tard et de la manière suivante. Nommé peu après le drame à un poste au consulat d'Haïti à New York, Ludovic Désinor se mit en ménage avec une des secrétaires du bureau, Mme Raymond Kersaint, née Claudia Prophète, « Didi» pour les intimes. C'était une fille de Mme Erzulie Magloire Prophète, donc une nièce d'Arsène et de Paul Magloire! Désinor épousa sa compagne en secondes noces mais, le jour où celle-ci se préparait à accueillir à l'aéroport les enfants de son premier mariage qui arrivaient d'Haïti, Désinor, subitement pris d'une crise de délire homicide, tua la malheureuse à coups de couteau dans son bain, tenta d'incendier I'appartement et, dans des circonstances s'apparentant étrangement au drame de Martissant, s'infligea lui-même quelques légères blessures dans le but de faire croire à un attentat de malfaiteurs.
La police new-yorkaise arrêta promptement Désinor, I'interrogea, mena une enquête qui ne tarda pas cette fois à révéler l'identité du vrai coupable. Inculpé par la police judiciaire, mais trouvé cependant inapte à répondre de ses actes devant un tribunal, Ludovic Désinor fut, jusqu'à son décès, interné dans un asile psychiatrique. Ce navrant épilogue arrivait bien après la chute de Paul Magloire, à un moment où l'attention du public était captivée par d'autres intérêts. Au début de 1953 cependant, la tragique affaire Désinor jetait un immense discrédit sur le président Magloire, et devait, par le tort politique énorme qu'elle lui causa, contribuer à I'impopularité de son gouvernement.
Pour finir, mentionnons que durant la présidence provisoire de Franck Sylvain, les autorités judiciaires haïtiennes envoyèrent à New York une commission rogatoire chargée d'enquêter sur l'affaire, laquelle tenta vainement de rencontrer Ludovic Désinor. A chaque fois en effet, ce dernier parvenait à se soustraire habilement aux convocations et à se dérober à l'interrogatoire. Un peu avant l'élection de François Duvalier, le cabinet du juge d'instruction Théophile Jean-François, n'ayant découvert aucun indice permettant de les inculper, rendait une ordonnance de non-lieu en faveur des citoyens Arsène Magloire, Emmanuel Michaud, Cavour Delatour, Jacques Gornailles et l'ingénieur Hyppolite qui, dénoncés par la clameur publique, étaient jusque-là suspectes du meurtre de la famille Désinor. Aujourd'hui encore cependant, quelques rares irréductibles n'en démordent pas, l'affaire Désinor demeure, selon eux, recouverte du plus épais mystère et ne sera, à les entendre, jamais résolue.
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Philippe Sudre Dartiguenave
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Provisional Governments
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François Duvalier
Jean-Claude Duvalier
Provisional Governments
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Herard Abraham
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Jean-Bertrand Aristide
Raoul Cédras (Military Junta)
Joseph Nérette (provisional)
Émile Jonassaint (provisional)
René Préval
Jean-Bertrand Aristide (II)
Boniface Alexandre (provis.)
2006 Election Controversies
René Préval (II)
References
Charles Dupuy, Le Coin de l'Histoire Tome I
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