Par Alain Gaillard
Le phénomène de piratage ne cesse de se développer dans le pays et particulièrement dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince.Sans être inquiétés, des étalagistes offrent des disques compacts de compas direct, de musique racine, de musique évangélique, bref, de toutes les tendances confondues, au vu et au su de tous, et écoulent leurs marchandises à un prix défiant nettement les produits originaux.
« Je suis un fan du compas direct, je viens souvent ici me procurer les albums des groupes musicaux que j'aime, parce que c'est totalement moins chers dans la rue que chez les disquaires », a confié Jean Claude, un acheteur, après qu'il s'est offert un CD.
A environ 75 gourdes, on peut se procurer d'un compact disc dont le montant s'élève jusqu'à 500 gourdes chez un disquaire. La vente des copies des CD dans les rues représente un manque à gagner considérable pour les musiciens haïtiens. La vente d'un album devrait être l'une des garanties de sécurité de l'artiste et de sa famille même après la retraite ou la mort de ce dernier. La situation de la famille de Bob Marley qui continue de recueillir des bénéfices sur les albums produits par le défunt est un exemple assez éloquent en ce sens.
Jah Nesta, de son vrai nom Alain Mouraille, affirme n'avoir pu tirer profit de « Soldat Jah», le premier album de sa formation musicale, à cause, selon lui, du piratage à grande échelle de l'oeuvre.
« La production de cet album nous a coûté entre 20.000 et 30.000 dollars américains. Nous avons produit près de 10.000 CD et vendu environ 7000, plus de la moitié a été écoulée à l'extérieur. Malheureusement, j'ai plus de 2000 CD en stock et non vendus. Si tous les albums vendus étaient des originaux, oui on ferait des bénéfices substantiels », a-t-il révélé.
Tout en disculpant le producteur qui a travaillé avec lui pour la réalisation de cet album, il en a profité pour dénoncer des producteurs malhonnêtes qui sont impliqués dans le piratage des oeuvres des musiciens qu'ils produisent.
Raoul Denis Junior, musicien très connu qui a collaboré avec plusieurs groupes, reconnaît la complexité du marché, surtout pour un nouveau groupe qui veut faire son entrée sur la scène musicale haïtienne par la production d'un album. Selon lui, trouver un producteur scrupuleux est la première embûche à laquelle la jeune formation aura à faire face.
« C'est un véritable désordre, il n'y a aucune structure. Un jeune artiste musicien, ou un jeune groupe qui veut produire son premier album, ne peut pas trouver un promoteur qui a une maison de production. Avec ses propres fonds, il entre donc en studio, sort un démo et l'offre à un producteur qui, sans contrat, fait une mainmise sur le produit. A défaut, il va chercher un sponsor pour patronner l'album. Par chance, il écoulera une centaine de CD », a-t-il fait remarquer.
D'après M. Denis, les ténors du Compas direct vendent leur album à un producteur à un prix forfaitaire de 30.000 dollars américains à 70.000 dollars pour 3 ans ou 5 ans et par chance espèrent écouler environ 500 CD sur le marché haïtien.
Quelle est l'instance qui, normalement, devrait défendre les artistes en Haïti ?
Une visite au ministère de la Culture et de la Communication qui héberge la Direction haïtienne de droits d'auteur témoigne du mépris des autorités étatiques face aux différents problèmes auxquels sont confrontés les artistes en général en ce qui a trait à la défense de leurs droits. Créée en 1999 sous la présidence de René Préval, cette structure, si on peut l'appeler ainsi, est logée dans une pièce exiguë et ne comporte que son directeur, M. Emmanuel Dérivoix.
« A mon arrivée ici, j'avais une secrétaire, malheureusement elle est partie, maintenant je suis obligé de m'occuper de tout », nous a-t-il expliqué.
Pourtant, selon M.Dérivoix, il faudrait avoir un Bureau national de droits d'auteur avec des attributions bien définies pour défendre les artistes et disposant surtout de la force contraignante pour freiner le piratage de l'oeuvre des artistes musiciens.
« Pour enrayer ce fléau qu'est le piratage des albums des musiciens, il faudrait mettre sur pied une équipe de dépistage qui enquêtera sur les lieux de fabrication des copies, ensuite nommer des agents assermentés ou bien utiliser les services de la police nationale pour mettre la main au collet des pirates et détruire ces produits illégaux », a-t-il estimé.
Raoul Denis Jr évoque la mauvaise foi des autorités qui font perdre à l'Etat beaucoup d'argent, car, explique-t-il, si le gouvernement faisait preuve de volonté, l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) pourrait nous envoyer des spécialistes et nous aider à mettre en place les structures permettant de défendre les droits des artistes.
« On n'aura pas à négocier individuellement avec les artistes mandatés par ces derniers, une structure de droits d'auteur négociera avec les différents acteurs (radio, night-club, Disc-joker, etc) un contrat annuel. Cette structure déclarera l'impôt sur le revenu à la DGI et augmentera du même coup les recettes de l'Etat pour l'artiste, par ricochet, l'assiette fiscale de l'Etat sera élargie», a-t-il fait remarquer.
La réaction des musiciens
Créée dans les années 87 à 88, l'Association Nationale des Auteurs Compositeurs et Interprêtes de Musique (ANACIM), qui entendait défendre les intérêts des musiciens haïtiens, a fait long feu. Depuis lors, aucune association de ce genre n'a vu le jour. M. Denis déplore le fait que, de nos jours,les musiciens haïtiens ont tendance à vivre de spectacles.
« Au début de cette année, j'ai essayé de réunir des artistes pour débattre des modalités relatives à la mise sur pied d'une organisation en vue de défendre les intérêts des musiciens, à peine 10 concernés ont répondu à l'invitation que j'avais lancée »,a-t-il lamenté.
Jah Nesta préconise l'unité des musiciens en vue de stopper le piratage de leurs oeuvres qui se fait à un rythme effréné. « Si tous les musiciens décident de ne donner aucun spectacle avant que les autorités n'abordent sérieusement ce problème, je suis sûr qu'on verrait les résultats », a-t-il martelé.
Somme toute, le phénomène du piratage n'est pas nouveau en Haïti. Autrefois, des marchands ambulants munis d'un appareil radio vendaient des cassettes dans les rues de Port-au-Prince. De nos jours, installés dans un coin de rue, ces pirates offrent non seulement des CD, mais aussi des cassettes vidéo, des DVD. Le phénomène n'est pas seulement l'affaire de Port-au-Prince, il commence à faire son apparition dans certaines villes de province.
Alain Gaillard
gtilain@yahoo.fr