Dans la nuit du 28 octobre 1790, dans les environs du Cap-Français, les meneurs affranchis Vincent Ogé et Jean-Baptiste Chavannes prenaient la tête d’une petite troupe improvisée de rebelles composée surtout de parents, de voisins et d’amis qui terrorise les habitations, désarme les Blancs et libère les esclaves mulâtres des ateliers. A Mazères, Jean-Baptiste Chavannes s’en prend furieusement au gérant de l’habitation, un certain Sicard, son ennemi personnel, son concurrent dans le trafic des bestiaux. Chavannes arrache Sicard de son lit, l’assomme à coups de poing et le livre à ses hommes qui le mettent a mort aussitôt. Ogé intervient pour sauver de justesse la vie du colon Mazères, mais il ne peut empêcher le pillage de la grande case de son habitation. Les hommes en révolte sont les Mulâtres de Saint-Domingue qui réclament l’application du décret du 8 mars 1790 voté par la Constituante de Paris reconnaissant l’égalité des droits civils et politiques aux affranchis de la colonie. Le décret de la Constituante avait mis le feu au poudre dans la colonie de Saint-Domingue où les Blancs les plus fanatisés allaient joyeusement pendre les gens de couleur et décapiter les Blancs jugés trop libéraux.

Vincent Ogé, le promoteur de la première insurrection armée des affranchis de Saint-Domingue, est né au Dondon en 1768. C’était le fils d’un Blanc, un boucher établi au Cap-Français et d’une mulâtresse libre, propriétaire d’une caféterie au Dondon. Homme brillant, Ogé a reçu L’essentiel de son éducation à Bordeaux où il a appris le métier d’orfèvre. Avec Julien Raimond, Vincent Ogé est un idéaliste membre fondateur de la Société des Colons Américains. Il est animé d’idées généreuses et de convictions libertaires. L’autre chef de !’insurrection, Jean-Baptiste Chavannes, un affranchi originaire de la Grande-Rivière, avait fait partie des «Chasseurs volontaires» qui, sous les ordres de l’amiral Jean-Baptiste d’Estaing participèrent au siège de Savannah lors de la guerre de !’indépendance américaine. Notons que parmi les mille cinq cents hommes de cette fameuse légion on retrouvait Rigaud, Beauvais, Féron, Cangé, Gédéon, Villatte, Julien Raimond, Mars Belley, Martial Besse, Henri Christophe ainsi que !a plupart de ceux qui composeront les cadres militaires de la période révolutionnaire de Saint-Domingue.

Arrivé secrètement au Cap-Français le 16 octobre 1790, Ogé déguisé en matelot, débarquait avec des armes et des munitions recueillies en Angleterre et aux États-Unis. Il se rend aussitôt à la Grande-Rivière d’où il somme l’Assemblée provinciale du Cap de reconnaître et de promulguer le décret du 8 mars. Cette dernière prend sa requête pour de la provocation et met sa tête à prix. Lors de la rencontre des deux chefs rebelles à la Grande-Rivière, Jean-Baptiste Chavannes fit la suggestion à Vincent Ogé de libérer les esclaves des ateliers. Malgré les vives instances de Chavannes, Ogé refusa de combattre avec le soutien des esclaves. Voici en quels termes Lorimer Denis et le Dr François Duvalier décrivent l’attitude d’Ogé. “Arrivé à la Grande-Rivière du Nord, il fait part à son ami Chavannes de son projet de recourir aux armes pour vaincre la résistance des Grands Planteurs. Celui-ci proposa l’alliance des Noirs en soulevant les ateliers d’esclaves. Ogé refusa net. [...) l’on connut la suite. Pour n’avoir pas suivi les sages les conseils de son ami Chavannes, Ogé et sa bande ne purent résister à l’armée coloniales. Vaincus, les deux furent condamnés à mort. (Le problème des classes à travers l’Histoire d’HaÏti) Ogé rejette la proposition de Chavannes parce qu’il la juge extrême et prématurée. A son avis, cette initiative irait à l’encontre du programme de libération graduelle des clubs nécrophiles parisiens, conduirait au désordre et à l’anarchie. D’ailleurs, dans sa lettre à l’Assemblée provinciale, Ogé écrivait: «Lorsque j’ai sollicité à l’Assemblée nationale un décret que j’ai obtenu en faveur des Colons Américains, [...je n’ai pas compris dans mes réclamations le sort des Nègres qui vivent dans l’esclavage [... nous n’avons réclamé que pour une classe d’hommes libres qui étaient sous le joug de l’oppression depuis deux siècles]… Vincent Ogé ne visait qu’un seul but : entrer dans la catégorie privilégiée des Blancs.

Les relèves démographiques coïncidant avec la rébellion de Ogé et de Chavannes, démontrent qu’à Saint-Domingue la classe des affranchis était composée d’environ 28 000 sujets, soit un nombre presque égal à celui des Blancs. Alors qu’au XVIIème siècle les autorités coloniales se montraient assez favorables aux affranchis, tout au long du siècle suivant les mesures restrictives vont pleuvoir sur ces derniers. Au XVIIIème siècle en effet, le statut d’affranchi comporte les plus étroites limitations. Les affranchis ne jouissent pas des mêmes droits que les personnes nées libres, autrement dit, les Blancs. Ils ne peuvent travailler ni chez les notaires ni chez les greffiers et ne seront pas non plus employés a la préparation des drogues chez les apothicaires. !t leur est interdit de pratiquer le commerce de gros dans la colonie, de se parer d’objets de luxe ou de danser après neuf heures du soir. Ils ne sont pas autorisés a se vêtir comme les colons blancs, le port d’arme leur est formellement prohibe et un permis du procureur du roi leur est indispensable s’ils veulent acheter de la poudre. Dans les corps de milices, jamais un affranchi ne pourra commander à un Blanc. Aucun affranchi ne peut être nommé à un emploi ou à une quelconque dignité dans la colonie, aucun affranchi n’est autorisé à pratiquer une profession libérale, juridique ou médicale, aucun ne peut exercer les « professions mécaniques ». Il est illicite pour l’affranchi d’ouvrir une école, de porter le nom de son Père blanc ou de manger à la même table qu’un Blanc. L’affranchi doit enlever son chapeau en croisant un Blanc dans la rue, il doit le tenir à la main quand il lui adresse la parole. Les Blancs reprochaient avec vigueur aux Mulâtres leur naissance illégitime, les percevaient comme un outrage à la morale, un accident de la nature, les considéraient comme le résultat honteux du déshonneur, de la perversion et du vice.

Le décret du 8 mars 1790 venait reconnaître aux affranchis le droit d’être nommés à n’importe quelle fonction dans !’administration de la colonie du moment qu’ils eussent !es compétences et les capacités requises. On comprend que cette résolution, votée sur la pression d’homme comme Lafayette, Brissot et l’abbé Grégoire, tous membres du Club des Amis des Noirs, fut accueillie par une clameur de réprobation indignée chez les colons, et tout particulièrement chez les petits Blancs qui regardaient les gens de couleur comme une grave menace à leurs intérêts de classe et de sérieux concurrents pour les emplois qu’ils convoitaient. Les petits Blancs se montraient d’autant plus envieux que la classe des affranchis réussissait assez bien dans les affaires et raffermissait chaque jour son importance sociale dans la colonie. Très paradoxalement en effet, malgré le poids des humiliations et du préjugé de couleur, beaucoup d’affranchis triomphaient dans l’agriculture, le commerce et l’industrie. Ils possédaient plus de deux mille plantations dans la colonie de Saint-Domingue où ils étaient parvenus à constituer une aristocratie opulente disposant de très vastes et de très puissants moyens financiers.

Quand les autorités envoient six cents miliciens pour contrer les affranchis rebelles commander par Ogé et Chavannes, ces derniers font des morts et des blessés parmi eux, ils font aussi des prisonniers. Prisonniers que Vincent Ogé s’empresse bien naïvement de libérer après leur avoir fait solennellement prêter serment de reconnaître la légitimité des revendications des affranchis. L’Assemblée provinciale mobilise alors mille cinq cents soldats d’élite qui auront tôt fait de mettre les insurgés en déroute. «Tous ceux qui avaient pris part à la révolte s’éparpillèrent dans tous les sens. Quelques-uns se rendirent à discrétion, d’autres furent pris, plusieurs se cachèrent dans les cavernes du Dondon, où les Indiens avaient jadis dérobé leur existence aux Espagnols. (Gaspard-Théodore Mollien, Histoire et moeurs d’Haïti) Ogé, Chavannes et quelques compagnons tentent de se réfugier dans la partie de l’Est. Ils sont capturés à Hinche et envoyés à Santo-Domingo. Sans tergiverser, le gouverneur espagnol les remet au capitaine de La Favorite, une frégate française qui mouillait dans les eaux de sa capitale. Au Cap, Ogé et Chavannes sont condamnés au supplice de la roue. Cette sentence barbare fut exécutée le 23 février 1791 sur la Place d’armes du Cap-Français devant une foule immense. Selon Mollien, «Ogé, sincère dans ses vues, montra, dit-on, quelque faiblesse au dernier moment. L’âme de Chavannes, moins ardente mais mieux trempée, resta inflexible. Leur rôle changea sur la roue; Chavannes remplit le premier. Fixées sur des piques, leurs têtes coupées furent exposées sur la route menant du Cap à la Grande-Rivière. En tout, deux cent quarante-quatre insurgés avaient été capturés. Un mois après l’exécution des chefs affranchis, on pendait leurs frères Hyacinthe Chavannes et Jacques Ogé, ainsi que vingt et un autres conjurés. Dix-sept seront marqués au fer rouge et condamnés aux galères. Parmi eux figurait un Blanc qui fut pendu, deux autres qui furent envoyés aux galères et quatre enfin qui furent bannis, (Pères d’enfants mulâtres, ces Blancs libéraux étaient prêts a tous les sacrifices pour défendre les droits de leur progéniture.)

Dans les deux autres provinces c’est la consternation générale chez les affranchis qui font l’objet d’avanies et subissent les plus cruels traitements. Battus, emprisonnés, massacrés, les affranchis vont bientôt se ressaisir. Dans la province du Sud ils s’armaient sous la direction d’André Rigaud, alors que, dans l’Ouest, ils choisissaient pour les commander Louis-Jacques Beauvais, lequel avait pour lieutenant Lambert, un Noir libre originaire de la Martinique, un vétéran de la guerre américaine. D’autres chefs affranchis allaient surgir comme Pinchinnat, Pétion, Villatte, Douyon qui mettront les Blancs en déroute d’abord à Nerette dans la plaine du Cul-de-Sac, et de façon plus humiliante encore sur l’habitation Pernier, dans les environs de Port-au-Prince. Pour en arriver là, les affranchis avaient armé trois cents de leurs esclaves domestiques. Ce sont ces Suisses, comme on les appelait, qui assurèrent la victoire de leurs maîtres. Les grands planteurs vaincus signèrent alors le Concordat de Damien qui reconnaissait aux gens de couleur la pleine jouissance de leurs droits civils et politiques. Signalons que, bannis de la colonie, les malheureux Suisses seront déportés. Comme ils furent refoulés par toutes les colonies avoisinantes, ils revinrent finalement à Saint-Domingue où, selon J. C. Dorsainvil, ils furent, après diverses péripéties, assassinés presque tous sur les pontons du
Môle Saint-Nicolas».
Peu de temps après, vers le milieu de l’année 1791, la colonie fut ébranlée par la révolte générale des esclaves. C’est l’alliance de ces masses noires opprimées avec les Mulâtres qui devait aboutir à la création d’une nouvelle nation indépendante: Haïti.