En Haïti, la Coupe du monde se vit au passé et à la télévision
Des millions d?Haïtiens se préparent à vivre à la télévision et à la radio la Coupe du monde, non sans une pointe de nostalgie, la dernière et seule participation d?Haïti à cet événement remontant à 1974 déjà en Allemagne.
Il y a 32 ans, Haïti, propulsé dans la cour des grands, s?était retrouvé au premier tour dans le groupe formé de l?Argentine, de l?Italie et de la Pologne.
« C?était un formidable moment », se souvient, un peu amer, Philippe Vorbe, alors milieu offensif de l?équipe nationale haïtienne. L?une de ses passes, décisive, avait permis à Emmanuel Sanon, 23 ans, d?inscrire un but d?anthologie contre l?Italie, qui avait mis fin à l?invincibilité du gardien Dino Zoff, auteur de 11 matches sans encaisser le moindre but.
Évidemment, l?Italie avait fini par gagner 3-1. Les matches suivants avaient vu l?effondrement de l?équipe haïtienne, d?abord face à l?Argentine (4-1) et ensuite face à la Pologne, auteur d?un sévère 7-0. Mais qu?importe. Ce but face à Zoff reste la fierté de tout un peuple.
Rengaine
À chaque Coupe du monde, la phase de jeu ayant mené à cet exploit est diffusée à la télévision nationale, comme une vieille rengaine nostalgique.
« C?est triste de voir que notre football a disparu depuis de la scène mondiale », alors que cette première participation en Allemagne « devait représenter un point de départ », constate Philippe Vorbe, aujourd?hui commentateur dans les médias.
L?ancien footballeur croit que la politique est responsable du déclin du football haïtien. « Mais, paradoxalement, c?est parce que la politique s?était immiscée dans le sport qu?Haïti avait réussi à monter une sélection », encadrée par des militaires et surveillée par des membres de la milice politique du régime dictatorial des Duvalier, admet Vorbe.
Si les mondes du foot et de la politique ont pris leurs distances en Haïti, les gouvernements s?arrangent toujours lors des Coupes du monde pour favoriser la distribution du courant électrique afin de permettre au plus grand nombre de voir les matches. En temps normal, dans ce pays de 8 millions d?habitants, le plus pauvre du continent américain, l?électricité n?est fournie que pendant 4 à 6 heures par jour.
Mordus
En Haïti, les fans du Brésil, de l?Argentine ou de la France sont plus nombreux que les supporteurs de l?équipe nationale.
Dans les années 70 pourtant, le petit pays des Caraïbes dominait le football régional et rivalisait avec de grandes nations comme le Mexique, le Chili ou encore la Colombie. Aujourd?hui, les vedettes sont les États-Unis, la Jamaïque, ou même Trinité-et-Tobago.
Les Haïtiens rêvent de voir Haïti revenir dans le gratin du football mondial. Ils demeurent des mordus du ballon rond et des adeptes du beau jeu.
Dans les rues de Port-au-Prince, les marchands de fanions aux couleurs du Brésil, de l?Argentine, de l?Italie et de la France font de bonnes affaires. Les automobilistes et les camionneurs s?arrachent ces symboles de la Coupe du monde. Chaque victoire des équipes les plus prisées donnera lieu à des musiques improvisées entraînant parfois des milliers de danseurs ivres sur la chaussée.
« À défaut de pouvoir soutenir une équipe nationale, les Haïtiens se tournent vers les ténors qui leur apportent du rêve », résume Philippe Vorbe.