Le 22 juin 1636, interdiction est faite aux Japonais de quitter leurs îles et de construire des bateaux. Avec cette décision du pouvoir central, le vieil empire du Japon se replie sur lui-même pour plus de deux cents ans.
Alban Dignat Bon accueil des Portugais
Situé à l'extrémité du Vieux Monde, face à l'immensité de l'océan Pacifique, l'archipel du Japon fut connu des Occidentaux par les on-dit de Marco Polo, au XIVe siècle seulement. Christophe Colomb rêva d'atteindre cet empire mythique du bout du monde que Marco Polo appelait Cipango (*).
Mais c'est à la faveur d'une tempête qu'un premier navire européen touche l'île de Tanegashima en 1543. Il s'agit de commerçants portugais en provenance du port chinois de Macao. De retour chez eux, ils donnent des précisions sur le mystérieux empire et sa société féodale, qui rappelle le Moyen Âge européen avec sa noblesse terrienne et sa classe de chevaliers.
Arrivent des navires marchands chargés d'épices. Ils reçoivent bon accueil des Japonais. Ils sont rapidement suivis de missionnaires catholiques. Le premier est l'un des fondateurs de la Compagnie de Jésus, Saint François-Xavier. Sa foi et son ardeur lui valent de convertir en deux ans, de 1549 à 1551, des villages entiers. Trente ans après son passage, on compte 150.000 convertis et 200 églises, principalement autour de Nagasaki, sur l'île méridionale de Kyushu.
Les nouveaux-venus, Portugais, Espagnols, Anglais et Hollandais, introduisent dans l'archipel le commerce et le christianisme mais aussi les techniques et les idées de la Renaissance occidentale. Les Japonais adoptent ces nouveautés avec empressement.
Révolution politique
Dans le même temps où il s'ouvre à la Renaissance européenne, le Japon féodal s'unifie sous l'action de trois chefs de guerre successifs.
- Oba Nobunaga
Le premier, Oba Nobunaga (39 ans), renverse en 1573 le shogun Ashikaga, autrement dit le maire du palais qui administre le pays au nom de l'empereur («shogun» est l'abrégé de général en chef contre les Barbares).
Nobunaga devient dictateur (gondaïnagon), combat les sectes bouddhistes militaires et soumet les grands seigneurs féodaux des régions centrales, les daimyos. Les guerres privées se raréfient.
Le 29 juin 1575, le dictateur affronte le clan Takeda à Nagashino. Cette bataille a donné lieu à un film mémorable d'Akira Kurosawa en 1980 : Kagemusha. Elle met aux prises des dizaines de milliers d'hommes et se signale par l'utilisation à grande échelle des armes à feu.
Mettant à profit les enseignements des Occidentaux, le général Nobunaga a équipé ses troupes de 3.000 mousquets. Et pour la première fois dans l'histoire du Japon, des fantassins ont raison d'une armée de cavaliers bushis (nom donné aux chevaliers du Moyen Âge japonais). Devenu paranoïaque et désireux de se faire adorer comme un dieu, le dictateur est poussé au suicide en 1582.
- Toyotomi Hideyoshi
Toyotomi Hideyoshi (46 ans), lieutenant de Nobunaga, poursuit l'oeuvre unificatrice de ce dernier. Il tente même de conquérir la Corée. Sa mort donne lieu à des rivalités entre les grands seigneurs du pays.
- Ieyasu Tokugawa
C'est finalement un autre lieutenant de Nobunaga du nom de Ieyasu Tokugawa (56 ans) qui l'emporte. Il défait ses adversaires les 20 et 21 octobre 1600, à Sekigahara, dans une grande bataille qui met aux prises près de 200.000 hommes.
Trois ans plus tard, Ieyasu Tokugawa restaure à son profit le shogunat, autrement dit la fonction de maire du palais ou de Premier ministre, avec un pouvoir quasiment absolu.
L'empereur, descendant selon la mythologie de la déesse Amaterasu, ne conserve qu'une autorité très symbolique et d'ordre spirituel. Il continue de résider à Kyoto (la capitale de l'Ouest), dans des conditions précaires. De son côté, le nouveau shogun déplace sa propre résidence à Édo, aujourd'hui plus connue sous le nom de Tokyo (la capitale de l'Est).
Pour mieux assurer sa domination sur les grand seigneurs rebelles, les daimyos, Ieyasu Tokugawa les contraint à résider au moins un an sur deux à Édo et à y laisser leur famille (le roi Louis XIV n'agira pas différemment à Versailles, en France).
Le shogunat allait demeurer dans la famille des Tokugawa jusqu'à son abolition en 1867 par l'empereur Meiji, désireux de réouvrir enfin son pays à la modernité. Cette longue période de deux siècles et demi, caractérisée par une stabilité et une prospérité relatives, est dite «période d'Édo». Illustrée par de grands artistes comme Hokuzai ou Outamaro, elle marque la transition entre le Moyen Âge japonais et l'ère moderne.
Rejet du christianisme
À la mort de Ieyasu, en 1616, son troisième fils Hidetada lui succède. Dès 1623, il cède le titre de shogun à son deuxième fils Iemitsu. Il appartient à ce dernier de boucler définitivement le Japon et de briser l'essor du christianisme local.
Les persécutions contre les chrétiens avaient commencé dès 1597, peu avant la mort de Toyotomi Hideyoshi. Celui-ci craignait non sans quelque raison que les chrétiens ne se fassent les agents d'une colonisation européenne ou ne viennent au secours des seigneurs féodaux.
Les chrétiens s'affaiblissent eux-mêmes du fait des rivalités entre missionnaires dominicains, franciscains et jésuites, ainsi que de l'arrivée, à partir de 1600, de protestants hollandais.
Reprenant la politique de son prédécesseur, Ieyasu interdit le christianisme en 1612.
Avec une belle constance, Hidetada poursuit la politique anticatholique de ses prédécesseurs et en 1623, fait brûler vif cinquante chrétiens à Édo. L'année suivante, les navires espagnols, suspectés d'amener des missionnaires, sont interdits dans tous les ports de l'archipel.
La méfiance à l'égard de l'influence étrangère aboutit enfin, douze ans plus tard, à l'interdiction de tout déplacement à l'étranger. Mais une révolte éclate chez les paysans catholiques de la presqu'île de Shimabara, près de Nagasaki. Le shogun réussit à la mater après deux mois de siège, avec l'aide des Hollandais. Tous les rebelles sont massacrés.
Pour finir, Iemitsu Tokugawa expulse tous les Européens, ne tolérant que quelques marchands hollandais de la Compagnie des Indes Orientales sur l'îlot de Dejima, à Nagasaki.
Observation prudente de l'Occident
Tout en éloignant de la sorte la menace d'une colonisation par les Européens, les élites continuent pendant la «période d'Édo» à étudier ce qui se passe en Occident à travers les livres amenés de Hollande par les marins et commerçants de Dejima.
Ces études, appelées «Rangaku» (études hollandaises), expliquent en bonne partie la rapidité du décollage économique du Japon après l'abolition du shogunat en 1867.
Source: herodote.net