La vie, elle est partout, avec ses joies, ses peines, ses embûches et ses succès. Cependant, on a souvent une forte impression qu'elle n'existe pas pour certains.
Commençons par cette interrogation pertinente. Pourquoi existe-il des enfants princes et des enfants mendiants, des enfants maîtres et des enfants esclaves ? Il n'est pas juste de catégoriser selon nos préjugés. Rien n'est ni beau ni hideux à l'avance. C'est notre regard qui apprécie et déprécie les choses. Il faut tourner notre regard vers l'être et non vers l'avoir. Riche ou pauvre, prince ou mendiant, ce qui compte c'est l'humain. L'homme, ce microcosme de l'univers fait de chair et de sang. Si l'éducation, dit-on, élève l'homme à la dignité de son être, pourquoi y a-t-il une catégorie sociale qui soit reléguée à l'arrière plan ? Il y a là, une injustice sociale qu'il importe à tout prix de régulariser.

Pendant que certains vont à l'école à la recherche du savoir, d'autres s'enlisent, souvent malgré eux, dans la délinquance ou autres activités négatives. Ces enfants, ce sont ceux qui errent ça et là à travers les villes et campagnes sans espoir ni souci de leur devenir. Victimes de disparités socio-économique, ils deviennent très souvent des délinquants, devenant, servant du même coup une nuisance pour cette même société dont ils sont exclus.
Qui s'occupe de nos petits marginalisés ?
Chez-nous, les enfants défavorisés sont les plus touchés par la misère qui sévit dans le pays depuis la nuit des temps. À côté de ceux-là qui vivent en domesticité ou sur les trottoirs, il est une autre catégorie qui retient notre attention. Nous faisons allusion aux enfants marchands qu'on observe disséminés un peu partout à travers la République, particulièrement dans les milieux ruraux d'Haïti.

N'ayant pas l'opportunité d'aller à l'école, nombreux, en effet, sont des enfants qui se sont convertis en marchands dans les rues ou dans les marchés publics du pays. Ils offrent toutes sortes de choses aux passants. Mais quel commerce ? Rapportant quoi ? Une alternative commerciale précaire qui ne leur assure pourtant aucun avantage social et intellectuel. Ils ne font tout simplement que de l'école buissonnière. Bien souvent, ce n'est pas leur propre initiative. Ils ne le font que pour le compte d'un particulier. À voir des enfants âgés de 9 à 12 ans et plus ; avec, au-dessus de leur tête, un panier ou autres objets à travers les rues, cette image ne peut ne pas choquer l'âme sensible. Cette situation, si elle ne suscite pas de grands débats pour certains, est caractéristique pour d'autres d'un abus infligé à une catégorie sociale bien spécifique, celle perçue comme les plus miséreux.
Jeanne : une situation particulière

Jeanne a 13 ans. Elle habite à Martissant, un quartier densément peuplé de Port-au-Prince. Elle est fille de Gaston Bellevue et de Jeannette Gustave. Elle n'est pas la fille unique de la famille, devenue monoparentale depuis quelques années. Ils sont trois. Elle est la plus grande. Son père, Gaston a abandonné la maison depuis environ 6 ans. Sa mère travaillait autrefois comme servante mais, malade, elle ne prête plus ses services depuis quelques années. Les moyens économiques font énormément défaut chez Jeannette. Jeanne, l'aînée de la famille, se voit obligée malgré son jeune âge de se débrouiller pour assurer sa survie ainsi que celle de sa maman et ses deux petits frères. Elle offre des légumes fraîs tous les matins à des clients en se rendant directement chez eux. Pour cela, Jeanne est obligée de se rendre en ville tôt chaque matin pour pouvoir acheter : carottes, épinards, oignons, choux, cressons, aubergines, mirlitons… dans l'espoir de les revendre afin de pouvoir réaliser après la vente un certain bénéfice. Une activité économique qui ne lui rapporte pas grand-chose, mais qui nourrit tout de même une certaine lueur d'espoir chez les siens. Un pain entrera quand même dans la maison et la vie sourira dans ces coeurs malheureux. Elle mène cette activité depuis 3 ans. Jeanne n'a jamais été à l'école même une fois dans sa vie. En période de classe, elle, avec son panier de légumes sur la tête et les enfants de son âge qui se rendent à l'école forment une sorte de dispararité sociale à travers les rues.

Touché par sa situation d'adolescente méprisée de la société, un reporter de Le Matin l'a abordé. Avec entrain, Jeanne ne nous a pas caché ses émotions que nous partageons avec les lecteurs du Matin. « Je suis obligée de me convertir en marchande puisque je n'ai pas d'autres alternatives. Sinon, la faim nous aurait déjà tué maman, mes frères et moi. Au départ, je ne me sentais pas bien dans cette activité. Mais avec le temps et l'expérience, je finirai par m'y accommoder. Je suis toujours triste en regardant des enfants de mon âge qui vont à l'école mais hélas…! Je me demande parfois pourquoi moi aussi je ne peux pas y aller même l'après-midi après mes activités commerciales. Mwen pa gen lajan pou'm fè sa. Sa m'ap vann yo pa pèmèt mwen gen kòb ase pou'm al lekòl. Manman'm pa genyen tou. Je me suis résignée », nous a-t-elle confié. Néanmoins, Jeanne ne désespère pas. Elle croit qu'un jour elle sortira du labyrinthe dans lequel elle se retrouve depuis des lustres. Le « Programme d'éducation pour tous » du ministère de l'Éducation nationale qui entend scolariser tous les petits Haïtiens de 6 à 12 ans d'ici à 2015 vise-t-il toutes les petites Jeannes et tous les petits Jeans ? L'avenir dira le reste…


Regard croisé sur la traite des enfants
Le travail forcé, la traite des enfants, pour ne citer que ces deux-là, constituent de graves problèmes auxquels font face les enfants Haïtiens. D'autre part, un enfant sur dix est employé comme domestique ailleurs que dans sa famille. Selon une estimation du Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef), les filles comptent pour 75 % des 300 000 enfants qui vivent en domesticité « restavek ». Cette exploitation ne se limite pas aux frontières du pays. Certains enfants sont envoyés en République dominicaine où la plupart, surtout les filles, deviennent des domestiques et certaines aboutissent dans des cercles de prostitution, relate l'Unicef.

La Convention relative aux Droits de l'enfant que Haïti a ratifiée en 1994, représente une base pour les politiques et programmes au bénéfice du développement de l'enfant. En mai 2002, Haïti a participé à la Session extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations unies lors de laquelle les gouvernements avaient pris la résolution de changer le monde pour les enfants et avec les enfants, avec la déclaration « Un monde digne des enfants ». Haïti avait ainsi réaffirmé ses engagements pour mener à bien les travaux restés inachevés du Sommet mondial pour les enfants de 1990 et de s'attaquer à des questions d'importance cruciale que les autorités doivent régler pour atteindre les buts et objectifs à long terme qui ont été arrêtés lors du Sommet du millénaire. Mais où est-ce qu'on en est ?

Plus d'un pense que le processus démocratique dans lequel le pays est engagé constitue un moment privilégié pour attirer l'attention des dirigeants sur les conditions précaires des enfants en Haïti. Les enfants doivent être placés au centre de leur agenda politique.
Source: Le Matin