Depuis quelques jours, l'enceinte de la vieille abbaye de Stavelot, reconvertie depuis 2002 en espace touristique et culturel, propose des cohabitations plutôt étonnantes. On peut y admirer, séparés de quelques mètres à peine, une Prost à moteur Peugeot, formule 1 conçue en 1998, et une Chevrolet Fleetmaster, belle américaine de 1948, comme il en circule encore aujourd'hui dans les rues de La Havane. Sur un des présentoirs de la boutique du complexe, les figurines traditionnelles de Tchantchès et des Blancs Moussis côtoient des poupées cubaines callipyges. Et pour passer d'un chapitre à l'autre de l'exposition consacrée jusqu'au 31 décembre à Ernesto Che Guevara, les visiteurs doivent déambuler sous les portraits de plusieurs des princes-abbés qui régnèrent, durant un millénaire, sur cette principauté abbatiale indépendante.


Par quel raccourci culturel et historique le révolutionnaire postérisé à des millions d'exemplaires fait-il ainsi étape dans la cité de Saint-Remacle ? Par le biais de la BD ! Virgile Gauthier, le directeur du complexe touristique stavelotain, est aussi un fan de bande dessinée et un de ses copains dessinateurs, le Liégeois Olivier Wozniak, a signé avec JeanFrançois et Maryse Charles, une biographie du Che intitulée Libertad. Restait encore à trouver un fil rouge pour justifier l'organisation d'une telle expo en ces vieux murs qui ne passent pas pour avoir été un foyer de contestation révolutionnaire. Les organisateurs en ont, à tout le moins, avancé deux. Le premier est d'ordre historique puisqu'on commémore cette année la mort de Guevara, exécuté dans un village de Bolivie le 8 octobre 1967. Le second est d'ordre patrimonial et culturel. Depuis quelques années, des artisans wallons du centre de perfectionnement aux métiers du patrimoine, installé à l'ancienne abbaye de la Paix-Dieu, à Amay, apportent leur savoir-faire à la restauration d'un édifice de la vieille ville de La Havane, inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, et qui héberge aussi depuis 2006, la Casa Valonia, la vitrine de la Wallonie à Cuba.


Intéressante sans être gigantesque, l'exposition stavelotaine a pris le parti de retracer les principales étapes du parcours peu banal de ce médecin argentin asthmatique, amateur de rugby, féru de poésie, qui devint maquisard, président de la Banque nationale de Cuba, ministre de l'Industrie de Fidel Castro, se mua en exportateur de révolution et reste aujourd'hui encore une icône pour beaucoup. Sans être hagiographique, l'expo n'évoque donc pas les critiques soulevées par l'action du Che. Les panneaux se veulent essentiellement didactiques : les organisateurs espèrent attirer de nombreuses écoles dès la rentrée scolaire. Ils sont agrémentés de diverses illustrations : une vingtaine de tableaux, des photos, des affiches provenant de la collection de José Lambert, un habitant de Dalhem, qui est aujourd'hui considéré comme un des plus grands collectionneurs mondiaux d'affiches cubaines. Parmi ces affiches, on retrouvera le cliché le plus célèbre de Guevara, réalisé en 1960 par le photographe cubain Alexander Korda. L'auteur de cette photo qui a fait le tour du monde et a été reproduite sur des millions de drapeaux, t-shirts et posters, n'a jamais touché un seul centime, mais il n'en a cependant jamais nourri le moindre ressentiment : « Pour moi, affirmait-il, cette photo n'a pas de prix, c'est avant tout une manière de faire connaître un homme remarquable que la vie n'a pas vaincu. »