À partir des années soixante, des Dominicaines et des Cubaines ont commencé à immigrer en Haïti en nombre important. À part la cosmétologie, la prostitution était pour certaines de ces femmes une activité lucrative comme une autre. Aujourd'hui, elles sont supplantées par les Haïtiennes. Mais les stéréotypes et les préjugés persistent.
Deux heures de l'après-midi. Devant les bordels de la Grand-Rue à Port-au-Prince, c'est la grisaille. Rien d'étonnant ! Selon une habituée de la zone, peu de clients fréquentent les bordels à cette heure-là. Faisant le guet devant les bordels, des jeunes femmes parées de vêtements courts et moulants tuent le temps à coup de cigarettes et de plaisanteries salaces.
De temps en temps, elles sont interrompues par des marchandes qui leur proposent draps, vêtements, crème de beauté, savon éclaircissant, pâtes dentifrices, jus en carton, eau en sachet. À l'occasion, certaines des marchandes réclament l'acquittement de dettes antérieures. C'est le cas de Maguy, 27 ans, une vendeuse qui préfère vendre aux Dominicaines plutôt qu'aux Haïtiennes. « Les Dominicaines s'acquittent mieux de leur dette que leurs collègues haïtiennes qui, parfois, font des scènes plutôt que de payer », affirme-t-elle.
À la tombée de la nuit, l'atmosphère ambiante et celle du bordel changent. Sous des lumières tamisées et des rythmes bachata, des prostituées, fraîchement parées, se lancent à l'assaut des clients qui arrivent à mesure que l'heure avance. « Dans ce bordel, il y a douze femmes. Une seule est haïtienne, les autres viennent de la République dominicaine », explique le propriétaire d'un bar voisin qui doit s'égosiller pour couvrir la musique.
Juste en face, un autre bordel. Là, les Dominicaines sont moins nombreuses. Sur quinze prostituées, quatre viennent de la République dominicaine. Tout comme dans un troisième autre « café », un peu plus loin. « Il y a plus d'Haïtiennes ici. Elles sont une vingtaine. Je les connais bien, je sais leur vendre à manger. Dans le secteur, les Haïtiennes sont plus nombreuses », dit Gayo, vendeur de cigarettes et d'alcool. Néanmoins, il y a des survivantes à l'invasion du marché par les Haïtiens.
Bella (nom d'emprunt), 37 ans, née à Barahona, province du sud de la République dominicaine, est du nombre. Elle exerce le métier depuis cinq ans, dans une chambre louée à 750 gourdes par mois. C'est une autre Dominicaine, propriétaire d'un bordel à Martissant, qui l'a intégrée dans le circuit.

Elle a quatre enfants à qui elle envoie de l'argent tous les mois. «Le premier, c'est un garçon, il a vingt et un ans. La deuxième a 17 ans et les deux autres quinze et huit ans. Je verse 3 000 pesos à une dame pour qu'elles en prennent soin. Ce dont elle s'acquitte bien. Quand je vais en République dominicaine, je les trouve en pleine forme. Ils sont bien nourris », dit-elle dans un créole approximatif. Les parents de Bella savent qu'elle vit en Haïti, mais ignorent le travail qu'elle fait. « Moi, travailler dans un « café» au su de mes parents, jamais ! Je mourrais de honte. Et ce serait grave à leur yeux », s'exclame-t-elle. Selon les dires de Bella, elle n'entretient pas de liens avec les autres Dominicaines de la place ni celles qui partagent le même établissement qu'elle. « Je finis le travail aux environs de minuit. On ferme très tôt la semaine et alors je me couche et j'appelle mes enfants au téléphone. J'avais une amie qui tenait un salon de beauté à Martissant, maintenant elle est retournée en Dominicanie, à cause de la violence. Depuis son départ, je n'ai pratiquement pas d'amies ».

Pas d'amies ni de relation sentimentale. Bella confie avoir eu une relation avec un Haïtien, mais elle a rompu depuis six mois, car l'homme la battait. « Quand il m'engueule, il refuse que je lui réponde du tac au tac, alors il me frappe sous prétexte que je suis mal élevée. Pourtant au début, il n'avait pas l'air violent. Tu l'aurais pris pour un mouton », déplore-t-elle.
L'hôpital ? Bella y va rarement, « seulement quand j'ai des douleurs aiguës ». « Ça coûte cher, les gynécologues. L'argent pour les enfants, les cartes de recharge pour leur parler et la chambre à payer par semaine, si j'ajoutais les visites chez les médecins ça me ruinerait », dit Bella les yeux scrutant le ciel maussade annonçant la pluie et, du coup, une rareté de clients.

Selon Léone, 73 ans, dans les années soixante, quand la prostitution a commencé à prendre de l'essor en Haïti, la santé physique des prostituées était l'objet de l'attention des autorités étatiques par le biais de l'Institut de Bien-être social et de Recherche (IBESR). Après une consultation générale, cette institution délivrait des carnets de santé. « C'était une sorte de permis de fonctionner. Sans cette carte, elles ne pouvaient pas pratiquer le métier. En fait, l'idée n'était pas de protéger les prostituées ellesmêmes, mais plutôt leurs clients qui, à l'époque, étaient des hommes riches. Néanmoins, elles avaient accès aux soins de santé », explique Léone, une observatrice.
Conscience professionnelle
Jeff, 33 ans, est un habitué des bordels. Entre les Haïtiennes et les Dominicaines, ses préférences vont aux secondes.
« Les putes dominicaines sont plus « cools », tu peux plaisanter avec elles, les Haïtiennes n'aiment pas ça. Si tu t'y aventures, elles te remettent à ta place. Les Dominicaines n'agissent pas ainsi. De plus, quand tu négocies avec les putes haïtiennes, elles promettent tous les plaisirs. Mais, aussitôt dans la chambre, elles te bousculent sous prétexte qu'il y a d'autres clients qui attendent ». « Les Dominicaines sont plus patientes, elles te laissent le temps de prendre ton pied. Elles sont plus professionnelles. Donc, je les préfère aux Haïtiennes ». «Pourtant, si je devais me marier je choisirais une femme de mon pays. Les Dominicaines ont la réputation d'être peu fidèles. Pour elles, cocufier leur mari est aussi simple que boire un verre d'eau », soutient Jeff.

À part Jeff dont l'opinion repose sur des considérations immédiates, il existe d'autres points de vue que motiverait un certain nationalisme. Par exemple, un professeur d'université, lors d'un panel sur les relations haïtiano-dominicaines, avançait avec conviction que les prostituées dominicaines font une concurence déloyale aux Haïtiennes, raflant soldats et touristes américains quand ils arrivent en Haïti.
C'est cet élan … nationaliste qui avait sans doute poussé des manifestants à s'en prendre aux prostituées de la Grand-Rue lors de la visite en Haïti du président de la République dominicaine, Léonel Fernandez, en signe de protestation contre les mauvais traitements infligés aux Haïtiens et Haïtiennes dans les bateys. Bella a été victime ce jour-là. Mais elle n'en fait pas une affaire personnelle. Pour elle, « c'était des voyous qui n'avaient rien à faire ».
Source: Le Matin