Par Pierre-Michel Smith, Miami-Montréal
Noël 2007
Nous sommes en décembre, le mois le plus beau pour un chrétien, le mois de vive espérance, de l'amour, de la paix. Le mois où tous les Haïtiens dispersés adressent leur salut fraternel aux parents demeurés au pays. Pourtant, ce mois où les retrouvailles entre Haïtiens se changent en fêtes merveilleuses, je me sens souvent un peu triste, morose, vaguement poussé à dire des choses que je me sens coupable de taire.
C'est d'abord le temps d'une pensée pour Haïti, pour l'éducation reçue d'elle, pour les beaux exemples, les vertus enseignées. Elle s'évanouit, mais ne disparaît pas. Les hommes s'en vont et les hommes s'en viennent.

C'est également le temps d'une profonde pensée pour les gens âgés qui n'ont pas de parents ni d'enfants à l'étranger, abandonnés à leurs propres ressources. Ils vivent dans leurs ghettos, ils vivent dans leurs montagnes, oubliés, méprisés, miséreux dans leur découragement, leur désespoir, la fatalité. Ils ne préoccupent pas les élus. Quoi faire pour apporter un baume à leur coeur endolori, leur corps endolori, courbaturé, les membres rompus, les reins brisés de fatigues, de soucis et d'inquiétudes mortelles ? Y a-t-il un moyen pour l'oncle Izoff de 80 ans, de recevoir de l'État haïtien, à la Caisse populaire du bourg, un maigre chèque de 50 ou de 100 dollars par mois, tous les mois jusqu'à la fin des fins. Le peu suffit pour qu'il échappe à la géhenne, pour récompenser cette vie faite tout entière de travail et de labeur.

Les familles monoparentales, les mères qui élèvent seules plusieurs enfants souvent de différents papas, qui dotent la patrie de citoyens éclairés, de jeunes gens actifs, laborieux, sont souvent dégradées par la misère et par l'ingratitude publique. Vous savez quelles épreuves infatigables elles portent, quelles fleurs, quels fruits elles apportent en secret. Peut-on espérer de l'État une rétribution qu'elles perçoivent chaque mois à la banque la plus proche. Si modique soit le montant, il suffit pour payer un des besoins d'un enfant, du riz, du maïs, une tasse d'AK100. C'est un moyen raisonnable, humain, loyal, de rendre leur vie plus belle, plus justement récompensée.

Il ne faut pas non plus que le luxe, le lucre, l'insouciance, le spectacle de la vie moins pénible d'ici nous fasse oublier qu'à côté de nos enfants si jolis, si beaux, si frais, il y a un monde d'enfants souillons, chétifs, couleur de suie, noirâtres, dans notre cour, à une heure d'avion de Miami. Est-il possible d'avoir pour eux un repas par jour dans les écoles, dans les ateliers, dans les quartiers ? Ils font l'objet d'un mépris délibéré, concerté, de stigmates flagrants. Le touriste, effaré, les voit aux abords de l'aéroport et aux coins des rues vivre dans les mares stagnantes, dans les fosses, dans les boues et les croupissements du désespoir. L'aumône qu'il leur fait les fait ouvrir démesurément les yeux qui resplendissent soudain d'une candeur insigne et d'un vif espoir. Leurs mains vont l'agripper vivement.

Loin de moi l'idée de mener une bataille, de m'enflammer pour une cause ; c'est seulement le sentiment d'une pensée. Pensée qu'il faut ressasser tranquillement, tout honnêtement, tout directement à tous ceux qui décident pour Haïti.
Le fonctionnaire, le parlementaire haïtien vous diront que c'est irréalisable 100 dollars le mois pour chaque tête d'Haïtien de 80 ans en montant, pour chaque mère de quatre enfants et plus, oubliant qu'un sénateur, un député, gagne en une année autant que l'ouvrier moyen en 25 ans de travail, le paysan en toute une vie de labeur. Et ces privilèges, insensés, exorbitants, ils ne peuvent les justifier par leur travail et la défense de l'intérêt commun.
Cette situation interpelle la conscience. Plus le pays reçoit de l'aide de partout, plus il sombre dans un chaos fait de misère, de violence, de désespérance, d'espoir trahi. C'est à nous qu'il incombe, c'est de nous qu'il dépend de faire entendre cette vérité, de la faire retentir, de la conserver, de la nourrir pour qu'elle ne retombe pas morte dans le silence.
En ce mois de décembre, à la veille de Noël, c'est le temps de rendre hommage à la dévotion, à la passion, de tous ceux qui, de façon isolée ou en groupe, comblent le vide de l'État, pensent sincèrement à servir, maintenir le pays à flot. Ce sont des gens pleins de grâce et de fécondité dans l'esprit. Ils consomment une quantité d'énergie pour un résultat souvent dérisoire. Ils invitent à espérer contre toute espérance. Enfin, des êtres infiniment accueillants, nobles, pour maintenir une telle affinité, une telle liaison avec la patrie commune. Je salue leur aventure inouïe en cette veille de Noël.
Je vous remercie, chers lecteurs, de votre fidélité et de votre confiance en l'avenir de l'homme haïtien.
Joyeux Noël à tous!
Source: Le Matin