Par Fontaine Pierre-Paul
De tout temps, le merveilleux, l'inédit a toujours fasciné l'homme. Il a toujours été à la recherche de voies et moyens capables de le sortir de l'ordinaire, capables de lui faciliter la vie. C'est ce qui explique en grande partie la quête de dons et de pouvoirs surnaturels et mythiques (les effets du Saint Graal, de la Fontaine de Jouvence, de l'Arche d'Alliance etc..) pour les peuples, les civilisations ou les cultures dites primitives et la quête d'inventions, de techniques approfondies et de gadgets (avions, voitures, gilet pare-balle, armes secrètes, etc..) pour les civilisations dites modernes ou occidentales.
Dans ce champ du surnaturel, du merveilleux et du mythe, , on parle plutôt, en Haïti, de « Pwen » ou de « Kondisyon » et le plus souvent de « Gad ».
En fait qu'appelle-t-on « pwen », qu'appelle-t-on « gad » ? Le point sur les « pwen » est l'objet de la publication de cette étude aujourd'hui.
Décembre, et plus précisément les jours d'avant Noël, ramène généralement en Haïti la période où l'on renouvelle et/ou régénère les « pwen » et les « gad ».
Le « pwen » appelé encore « kondisyon » ou « orasyon », dans le langage vodou comme dans le langage courant, est la faculté ou la possibilité par quelqu'un de faire ou de réaliser des choses qu'une personne, en état normal et dans les conditions normales, n'aurait pu accomplir.
On distingue plusieurs types de « pwen » : « pwen don », « pwen pase » ou « pwen kado », « pwen achete », « pwen sal », « pwen cho », « engajman », et les « gad ».
Les « pwen don »
Les « pwen don » sont des « pwen » hérités de naissance directe ou indirecte, d'un père, d'une mère, d'un oncle, d'une tante, d'un grand-père, d'une grand-mère, d'un arrière ou arrière arrière-grand-père ou grand-mère , par un petit-fils ou une petite-fille, par un fils ou une fille adoptive. On a aussi recensé des cas de legs direct de « pwen », par un vieux garçon ou une vieille fille, à une personne ayant vécu avec lui ou avec elle pendant longtemps sous le même toit.
Les « pwen don » peuvent être bénéfiques ou maléfiques.
Pwen don benefik
Les « pwen don benefik » sont légués en général en toute transparence. Le mode d'emploi et surtout d'entretien est toujours donné avec. Ils sont perpétués de « pitit en pitit » et/ou de « ras's en ras's », comme aurait dit le Docteur Dienguele, s'ils se transmettent à des personnes de naissances différentes, mais venant du même « lakou ». Pour hériter d'un « pwen don benefik », il faut en être digne et « fok ou ka poté'l », c'est-à-dire avoir la force morale et la force mystique nécessaires pour le faire fonctionner.
Pwen don malefik
Les « pwen don malefik » sont légués en général en insistant surtout sur les modes d'emploi, en faisant miroiter les bienfaits, les richesses, les facilités qu'ils peuvent procurer sans trop de détails sur le mode d'entretien, c'est-àdire en quoi et de quoi se régénèrent-ils.

Ces « pwen » en général exigent en retour de leurs services des contreparties. Ce sont des faits que les héritiers, au fil des ans, découvrent avec horreur. Ainsi, nombreux sont ceux qui se sont retrouvés possesseurs de quelque chose qu'ils n'avaient jamais souhaité ni voulu, et dont ils n'ont, par surcroît, ni la maîtrise ni le contrôle. Avec beaucoup d'émoi, la plupart voient s'associer, dans leurs maisons, fortune et malheur. Certains d'entre eux, des fois, veulent réagir, mais un peu tard car le « pwen » a déjà pris racine en eux. Le « pwen » a tellement favorisé leurs initiatives dans la vie qu'ils ne peuvent plus s'en débarrasser, ne peuvent plus s'en passer. Ils ont déjà trop joui des privilèges offerts par le «pwen» et se trouvent souvent dans l'impossibilité de s'en séparer sous peine de perdre leur statut social et leurs privilèges sociaux. Beaucoup donc se résignent à payer, pour garder les privilèges acquis, le prix réclamé. Ou mange lajan Shango fok ou paye Shango. Ce « pwen » est aussi appelé « engajman ».


Les « pwen pase » ou « pwen kado »
Ce sont des « pwen » obtenus en récompense d'un bienfait ou d'un service rendu à une personne qui en aurait eu la garde et l'usage. Par exemple, un vieillard abandonné dont on prend soin, un « abitan » à qui l'on apporte des présents qui lui font plaisir à chaque séjour de vacances, (un peu d'argent, un peu d'habit, du tabac, du sucre, un petit sac de riz, une bonne vieille bouteille de rhum ou de clairin). Ce personnage peut, en retour de votre bienveillance parfois bénévole, parfois désintéressée et, des fois, même très intéressée surtout de ceux qui savent ce dont le bénéficiaire est capable, vous transmettre (pase) son ou ses précieux «pwen » avant de mourir.

Ces « pwen » sont la plupart du temps très bénéfiques parce que le donateur ne vous donnera jamais quelque chose de mal en récompense de vos bienfaits. Ces « pwen», au moment où vous vous attendiez le moins, peuvent se montrer très utiles et vous tirer avec surprise d'un mauvais pas. Leur mode d'emploi et d'entretien est généralement assez simple.
Les « pwen achete »
Comme son nom l'indique, les « pwen achete » sont des « pwen » qu'on a acheté chez un « hougan », une « manbo », ou un « bòkò » selon ses besoins ou ses aspirations. Ils peuvent être bénéfiques ou maléfiques selon ce qu'on a demandé et selon le lieu, l'endroit où l'on a été les chercher.
Les « pwen sal »
Le « pwen » acheté, qu'il soit bénéfique ou maléfique, peut parfois prendre le nom de « pwen sal ».
C'est le cas de ces personnes, d'origine modeste, qui ont longtemps vécu dans la misère et qui, un beau matin, du jour au lendemain, se retrouvent à la tête d'une fortune considérable, d'une ou de plusieurs affaires florissantes et qui, malgré leurs fortunes subites, gardent toujours leurs vieilles frusques d'antan. Bien que leurs conditions économiques ont changé, elles sont partout avec leurs vieilles sandales, leurs vieux « bohio » (sandales ou souliers en caoutchouc), leurs vieilles chemisettes, chemises et pantalons troués. Si la mouvance de leur condition est due à partir d'un « pwen » ou d'un « engajman », ce « pwen » est qualifié de « pwen sal » par la malice populaire. Mais cette appellation ne modifie en rien les vertus ou les effets du « pwen ».

Le « pwen sal » est un corollaire, un effet secondaire du « pwen achete » parce que la personne au moment de la quête de ce « pwen », avait été le chercher avec des vieilles frusques. Est-ce pourquoi il est recommandé, lorsqu'on va prendre un « pwen » ou un « engajman », de toujours se vêtir proprement, de se parfumer, d'être bien soigné et, même si possible, très soigné, car « jan pwen-an jwen-ou-an se konsa lap kite-ou ».
Les « pwen cho »
Tous les « pwen » précités peuvent être ou peuvent prendre en plus le nom de « pwen cho » :
1. Si le « pwen » effectue ses effets, ses actions avec rapidité.
2. Si le « pwen » demande à être régénéré trop souvent.
3. Si la personne n'est pas capable ou n'est pas en mesure de contenir ou de contrôler les effets ou les actions du « pwen ».
Les « engajman »
L' « engajman » est un contrat passé, avec une entité spirituelle par l'intermédiaire d'un « bòkò » ou directement avec l'entité ellemême, en vue de satisfaire un besoin personnel. Ce besoin peut consister en biens matériels, pouvoir politique ou autre. C'est un «pwen achete » sous la forme d'un pacte verbal ou écrit. On vous promet de satisfaire vos besoins, votre demande, l'objet convoité et, en retour, vous donnerez un gage immédiatement et définitivement, immédiatement et/ou à intervalle régulier, comme règlement et garantie de renouvellement du contrat, suivant l'importance ou la puissance du « pwen » demandé et obtenu.
Les « gad »
On ne peut pas parler des « pwen » sans parler des «gad ».
Le « gad » est un « pwen ». Mais un «pwen » n'est pas obligatoirement un « gad ». Le « gad » comme son nom l'indique est un « body-guard » intégré dans le corps physique de la personne. Il a pour mission de la protéger en toutes circonstances contre toutes sortes de malheurs surnaturels ou naturels et surtout de tout ce qui pourrait l'atteindre en passant par son petit bon ange.
En général les « gad » sont administrés comme des vaccins par les « hougan » et « manbo ». À la fin de chaque traitement, le « hougan » guérisseur ou la « manbo » habituellement administre ou donne presque toujours un ou plusieurs « gad » au patient. Ces « gad » servent d'arrêt au mal ou à la maladie qui vient d'être soigné et de prévention contre d'autres attaques d'esprits malins.
Dépendamment de votre activité, si vous êtes un couche-tard, le « hougan » vous recommandera et administrera un « gad sanpwel » ou un « gad bizango » chargé de vous faire reconnaître et de vous protéger si d'aventure vous rencontrez une société « sanpwel » ou une société « bizango ». Si vous êtes populaire, un autre type de « gad » vous sera conseillé et administré pour vous protéger des attaques et coup bas d'éventuels envieux et concurrents.
En général, les « gad » sont administrés ou donnés sous le patronage ou sous le « pwen » de certains « lwa ». Il y a plusieurs types de « gad ». En principe presque tous les « lwa Petro » donnent ou ont leur propre « gad ». Mais les plus connus sont :
« Gad Sinbi »
« Gad Granbwa »
« Gad Sinbi Makaya"
« Gad Dantò »
Il y a aussi :
"Gad Nanchon Nago (Gad Ogou) »
"Gad kousen Zaka »
« Gad Famille La kwa »
Mode d'application des « gad »
Le mode d'application ou de donation des « gad » est différent d'une région à une autre en Haïti. Dans le département de l'Ouest et dans certains « hounfò » de l'Artibonite, les « gad » sont administrés par les « hougan » et « manbo » d'une manière autre que dans le Nord et le grand Sud.
À Port-au-Prince et dans le département de l'Ouest en général, c'est assez facile pour un oeil exercé ou pour quelqu'un qui s'y connait de remarquer et de constater qu'une personne a un ou plusieurs « gad » sur elle. Elle porte des marques assez perceptibles sur le corps qui identifient ses « gad ». C'est dans le corps même de la personne que les attributs du « gad » sont introduits.
Dans l'Artibonite et dans certaines régions du Nord, ces cicatrices sont un peu plus ostensibles car les « gad » prédominants dans ces régions sont un peu plus fougueux.
Dans le Grand Sud et surtout dans la Grand'Anse, c'est un peu plus discret. Les « gad » sont introduits dans le sang ou sous la peau de la personne sans laisser de trace visible.
(A suivre)
Source: Le Matin
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