Par Murielle Chatelier
Plusieurs jeunes Aquinois nient l'existence du sida. D'autres aimeraient avoir plus d'informations au sujet de cette maladie. Les propos recueillis auprès d'un échantillon de jeunes sont pour le moins inquiétants.
La question « Croyez-vous que le sida existe » a provoqué un malaise chez bien des jeunes d'Aquin. Plusieurs d'entre eux ont fui du regard, baissé la tête ou fixé un point invisible. Ils ont quand même répondu à la question. Survol de leurs propos :
Marc-Antoine, 27 ans, désinvolte : « Je n'ai jamais vu quelqu'un de mon entourage mourir du sida. On dit que c'est quelque chose de politique. Je crois qu'on parle de cette maladie pour vendre plus de préservatifs « Pantè ». À Aquin, je suis persuadé que le sida n'existe pas, mais dans les endroits où les étrangers vont et viennent, comme à Miragoâne et à Port-au-Prince, c'est possible. »

Merlin, 27 ans, très sûr de lui : « Je n'y crois pas à 100 %. Par contre, j'ai l'impression que c'est une maladie qu'on utilise pour faire de l'argent. Il y a l'Armée du Salut de Fonds-des-Nègres qui décèle régulièrement des cas de sida. Après, ces gens vont voir d'autres médecins qui leur disent que c'est faux. Je suis certain que ces spécialistes de l'Armée du Salut ont des quotas à remplir. Plus de sidéens, plus d'argent. Je sais tout de même que la poudre de sida existe. Quand quelqu'un est malade et a la diarrhée, on lui a lancé la poudre de sida, il aura une infection mortelle. Sa peau commencera à avoir des galles et il ne se remettra jamais de son infection. Et puis, il n'y a pas vraiment de sensibilisation faite au sujet du sida en province. »

Mo Léon, 26 ans, analphabète : « Je ne crois pas que le sida existe. Je n'ai jamais vu quelqu'un atteint de cette maladie ou en mourir. Je ne sais pas comment on l'attrape, mais tant qu'elle n'aura pour vecteur des produits chimiques, je ne peux pas l'attraper. Cette maladie vient de l'étranger. Je ne suis pas une personne frivole, donc pas de risques pour moi. »
Judith, 26 ans, se préparant à aller à une fête : « Je crois que ça existe. C'est d'ailleurs pourquoi je ne mange jamais dans la rue. Des gens qui ont le sida pourraient mettre quelques gouttes de leur sang dans la nourriture pour transmettre leur maladie à des innocents. Les Haïtiens sont tellement méchants. Oui, ça doit exister. »
Mackenley, 25 ans, éloquent : « À peu près, je peux dire que non, je n'y crois pas. D'abord, il arrive souvent qu'on dise à des gens qu'ils ont le sida et en consultant d'autres médecins, ils apprennent que c'est faux. Et je crois que la pensée agit beaucoup sur la santé. Si on apprend à une personne qu'elle va mourir, que va t-elle ressentir? Elle va se laisser aller pour finir par mourir. Par contre, il y a des gens qui acceptent la maladie et qui peuvent vivre longtemps. Une personne qui a le sida peut soit mourir soit vivre très longtemps. Comment croire à cette maladie avec de tels paradoxes ? »

Esther, 24 ans, je-m'en-foutiste : « Bon, je crois que ça existe. Mais je ne sais pas. J'ai déjà fait le test deux fois. La première fois, c'est parce qu'il y avait des prises de sang à l'hôpital d'à côté, et la seconde fois, c'est parce que j'ai senti que quelqu'un m'avait piqué avec quelque chose et j'ai eu peur. On demande de faire des tests, alors j'en fais. Et puis, imaginons que j'attrape le sida, qu'est-ce que ça change puisque je dois mourir de toute façon ? Je me résignerais à mon sort. »

Myrlène, 22 ans, délirante (?) : « Non, je ne crois pas à cette chose. Je n'ai jamais vu personne souffrir de cette soi-disant maladie. Mais je crois à la magie noire. On m'a raconté qu'il y a des bottes qui marchent parfois seules dans les rues ou des brouettes qui se promènent sans personne pour les tenir. Ça, ce sont des trucs sérieux. Je n'ai jamais assisté à ces phénomènes, mais je sais qu'ils sont vrais. Et il arrive aussi qu'on flashe des personnes pendant la nuit. Ça veut dire qu'il y a la mort dans l'air. Je te jure, c'est vrai ! Attention ! Mais le sida, franchement, c'est des conneries. Et puis, si je l'attrapais, tu peux être sûre que je le transmettrais à plein d'hommes. Je ne vois pas pourquoi je mourrais toute seule ! »
Miliane, 22 ans, fortement embarrassée : « Je crois que ça existe, mais je ne sais pas. On en parle, mais je ne l'ai jamais vu. »
Gilner, 22 ans, décontracté : « Je crois que c'est possible que le sida existe, mais comme je n'ai jamais vu de personnes atteintes de cette maladie, je ne peux pas en être convaincu. Tout de même, à Aquin, je suis sûr que ça n'existe pas. Si je me protège quand j'ai des rapports sexuels, c'est uniquement parce que je ne suis pas prêt à avoir un enfant, mais pas pour éviter d'attraper le sida. Madame, croyez-vous que ça existe, vous ? »
Jonas, 21 ans, bon vivant : « Je crois que le sida existe, mais je ne crois pas totalement à cette maladie. Si un sidéen s'essuie avec une serviette, est-ce que je peux attraper le sida ? Quoi qu'il en soit, si je suis au courant que quelqu'un a cette maladie, je vais le fuir, c'est sûr. Je ne mangerai pas ses restes de nourriture et je ne partagerai rien avec lui. »
Charloune, 19 ans, avec un mal de tête : « En juin dernier, à Port-au-Prince, j'ai été dans un programme organisé par une église. On parlait du sida. Il y avait plusieurs personnes atteintes de cette maladie dans la salle. Depuis ce jour, je crois que le sida existe. Avant, je n'y croyais pas du tout. Mais voir toutes ces personnes normales, et souvent belles, souffrir de cette maladie, ça m'a ouvert les yeux. »
Stanley, 17 ans : « Non, je n'y crois pas. On nous a présenté un film à l'école il y a quelques semaines et on nous en parlé, mais bof. Je crois que le sida s'attrape par des microbes. »
Un jeune cycliste, curieux : « Oui, le sida existe. Mais j'aimerais avoir plus d'informations le concernant parce que je n'en sais pas beaucoup. Pouvez-vous m'en donner, svp ? »
Comment expliquer une telle ignorance ?
Le sida demeure une énigme pour bien des jeunes Haïtiens. En province, le manque d'accès à l'information semble donner lieu à des croyances qui dépassent tout entendement. Une fois de plus, les citadins sont favorisés par la sensibilisation faite par divers organismes. Qui pense à s'établir dans les provinces pour écouter les jeunes et les renseigner ? Vu leur niveau considérable d'ignorance, des séminaires ponctuels ne suffiront visiblement pas à venir à bout de telles convictions.
Les jeunes se plaignent de ne pas bénéficier de la gratuité des condoms, comme à certains endroits dans la capitale. L'un d'eux, Merlin, a soulevé le problème de la concentration des services à Port-au-Prince. « Tout se passe dans la capitale. Nous, ici, on ne sait rien, on ne nous dit rien. On est livrés à nous-mêmes. »
Le sida n'a pas de prédilection géographique. Ce virus est partout. Et la sensibilisation ? Est-elle aussi en tous lieux ?
Source: Le Nouvelliste