By Hérold Jean-François
Décidément, nous portons en nous le germe de l'illégalité. Si nous analysions profondément nos attitudes, nous allions certainement comprendre que nous autres, Haïtiens, nous n'aimons guère les contraintes légales. Nous pensons en tout pouvoir en faire à notre tête.

Même dans l'État nous retrouvons cette suprême attitude de l'ignorance des lois, des conventions. Quant aux normes, nous avons sciemment décidé de ne pas nous en donner ! Cela traduit quoi ? C'est l'autoritarisme, le volontarisme qui prime en Haïti et qui transpire dans nos façons de faire. Le résultat est là. Notre histoire est remplie d'actes d'arbitraire, d'exécutions, dépossessions, arrestations des opposants, sans conséquences pour le pouvoir. Notre vie est remplie de scènes de confrontations entre citoyens, les uns valant les autres dans leurs attitudes d'ignorer royalement l'autre en produisant dans la rue des comportements égocentriques qui retardent la vie, provoquent des embouteillages, sans remords aucun...Nous sommes des hors-la-loi naturels. Notre vie de peuple est riche en illustrations de ce constat. Par exemple, pourquoi payer la compagnie électrique alors que le courant passe sous notre nez? On n'a qu'à se brancher sans autre forme de procès. L'EDH est ruinée, et puis...

Un anthropologue devrait peut-être nous dire si ce réflexe anti-légaliste de la société haïtienne ne trouve pas son explication dans l'histoire du peuple haïtien, en référence à trois siècles environ d'esclavage.
Le dernier ''consensus '' qu'on nous a vendu à fort relents de discours pour montrer la stabilité, ou mieux, la ''maturité'' de la classe politique et du processus démocratique n'est rien moins qu'un trompe-l'oeil pour revenir à notre bon gré !
L'État moderne évolue dans le cadre des lois, des normes, conventions et tous autres types d'organisations qui sont les piliers de l'arbitrage social. Le vivre ensemble dans l'État civilisé implique des garde-fous imposables à tous selon le principe de l'égalité des citoyens.
Tout en se réclamant du concert des nations, Haïti veut être acceptée avec ses propres références qui sont en complet désaccord avec le reste du monde. Nous voulons imposer aux autres notre réalité d'un État informel incapable de s'adapter aux contraintes des normes, des lois, des conventions, toutes choses qui concourent au progrès et au développement des nations et des peuples.
Il y a bientôt vingt et un ans que nous avons choisi un cadre constitutionnel conforme à un nouveau choix de société. Ses contours, ses dispositions ont servi de balises pour modeler nos nouvelles attitudes d'apprentis démocrates. Nous nous en réclamons tous, et bon gré mal gré, en dépit des violations émaillées ça et là, la Constitution de 1987 régulait notre vie. Et un matin, nous lui déclarons la guerre, nous en faisons le bouc émissaire responsable de tous nos malheurs !
Ceux-là mêmes qui devraient s'en arc-bouter sont ses contempteurs qui, se sentant plus confortables dans le bon gré, choisissent officiellement d'en sortir en privilégiant de dangereux ''consensus''... Et quand le momentum du fragile ''consensus'' est passé, nous retrouvons nos querelles, nos clans, nos tranchées pour nous affronter sans arbitre. Mais il y en a qui s'imposent toujours comme arbitres, nous en savons quelque chose avec deux interventions étrangères en l'espace de dix ans...

En sortant de la régulation, nous revenons à l'État de nature. Or les derniers siècles de l'État civilisé ont produit des sociétés harmonieuses qui sont parvenues à marginaliser et à maîtriser les hors-la-loi. Pour y arriver, depuis le XVIIe siècle, avant la consolidation de la démocratie libérale, le monde a connu maintes guerres civiles, maintes confrontations armées, maintes luttes pour le pouvoir, maints conflits Exécutif/Législatif, maintes révolutions allant d'expériences républicaines en restauration de la monarchie, maintes révisions constitutionnelles.

C'est à travers cette longue quête qu'on a pu trouver enfin les bases de la démocratie libérale. Ce sont les difficultés d'application des fondements théoriques de ce système qui ont valu au monde des remises en question et des perturbations sociales jusqu'à l'émergence du communisme dans la première partie du XXe siècle. Aujourd'hui, après les sentiers battus, les résultats sont là. Convient-il en Haïti de remettre en question ces acquis confrontés à l'épreuve du temps ? Quel est l'intérêt de sortir de la sécurité de l'État moderne pour revenir dans les zones de non-droit de l'État de nature ?

Les sommets de l'État, en Haïti, dans leurs récentes déclarations revendiquent les acquis de la pacification et le plus ou moins contrôle des bandits qui terrorisaient le pays. Cela veut dire qu'ils sont conscients que c'est dans l'État, maître des organes de répression, que réside la souveraineté et la stabilité des peuples. Mais paradoxalement, les tenants de l'État, quand cela les arrange, préfèrent sortir du cadre règlementé pour privilégier des situations prévalant avant l'émergence de l'État de droit.

La nation se doit d'être inquiète. Inquiète par les dérives des pouvoirs, inquiète d'une situation qui nous ramène aux conditions qui avaient porté monsieur Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères de la France, de déclarer en 2004, et nous citons :''La démocratie s'est délitée en Haïti''. Se déliter signifie ''se décomposer, perdre sa cohésion...'' Nous avons choisi délibérément de sortir des normes, des prévisions légales, pour privilégier le consensus à la con. La boule de neige a commencé rapidement à se former, et ce ne sont pas les membres de l'ancien bureau du Sénat qui nous démentiront. Et cela ne s'arrêtera certainement pas en chemin. Nous pouvons alors, légitimement, avoir peur...
Source: Le Nouvelliste