Par Natacha Clergé
Tôt, ce jeudi matin, des dizaines de femmes s'alignent à l'angle des rues Alerte et Monseigneur Guilloux. Un sac ou un sachet noir en main, elles seront toujours à la même place alors qu'approche midi. Chaque jour, se constate la même scène. Elles sont là pour... offrir leur force de travail.
« Je peux tout faire : la lessive, la cuisine, le repassage du linge, bref tous les travaux domestiques. Si on l'on veut m'employer pour un jour ou pour plus longtemps, je n'ai pas de problème. L'essentiel c'est d'avoir un travail », explique l'une de ces femmes, en se grattant d'une main aux ongles abîmés où se développe un eczéma.
Ces marchés, où des femmes viennent offrir leur force de travail à 2500 gourdes, 1500 ou 1250 gourdes le mois, se trouvent un peu partout à travers la région métropolitaine, notamment à Place Boyer, Pétion-Ville, à Delmas, Turgeau, Tabarre.
« Je suis là depuis sept heures. J'habite à Girardo. Je cherche du travail depuis décembre 2007. Je dois absolument trouver un emploi pour payer l'écolage de ma fille qui est en pension chez les religieuses », explique Annuelle, 35 ans, assise à la Place Boyer au milieu d'autres chômeuses qui, elles aussi, cherchent du travail. Chaque jour, présentes sur les lieux dès l'aube, ces femmes se fondent dans le décor. De prime abord, on croirait que ce sont des oisives qui tuent le temps sur une place publique.
« Pourtant beaucoup de personnes savent qu'en venant ici, elles peuvent embaucher une ménagère ou une lessiveuse d'occasion. C'est en grand nombre que les gens viennent, surtout le week-end », informe une autre femme qui trompait sa faim avec un sachet de «labapen ».
Qu'il s'agisse de lessive, de cuisine, de tâches domestiques en général, ces femmes se disent bonnes à tout faire, mais plusieurs d'entre elles avouent préférer un emploi de lavandière à temps partiel.
« Moi, je préfère la lessive. Ça rapporte plus. Imagine-toi, si je fais une lessive à 200 gourdes tous les jours, en un mois, ça me rapporterait environ trois mille gourdes(sic), or, servante attachée à une maison, je ne gagnerais pas autant et le travail serait plus ardu. Alors, de deux maux il faut choisir le moindre », explique Altagrâce, 46 ans, basée à l'angle des rues Monseigneur Guilloux et Alerte.
Dormir et se lever sur les lieux du travail ne leur sourient guère. « Moi, j'ai trouvé au moins trois jobs la semaine dernière, mais on voulait que je reste en permanence. Cela ne m'intéresse pas, mes enfants non plus car je dois également m'occuper d'eux », explique Margaret, basée à la Place Boyer.
Mère de trois, quatre, cinq ou de sept enfants, plusieurs de ces femmes rencontrées sur ce marché informel de l'emploi, aspirent à mieux.
« Ce n'est pas une situation idéale. Il y a les humiliations de toutes sortes. Certaines fois, tu rencontres des gens qui respectent ta dignité et te traitent comme un être humain. J'ai travaillé pour une femme il y a trois ans de cela, en décembre, elle me donnait un bonus, elle m'accordait parfois des jours de congé, enfin elle me traitait bien. Mais quand il y a eu des bouleversements politiques, elle a laissé le pays. J'étais bien chez elle, mais c'était une situation exceptionnelle. Les travailleuses domestiques ne sont pas toujours traitées avec de tels égards. J'en ai fait l'expérience quand j'ai eu à travailler chez d'autres personnes », confie Jacqueline, âgée de 42 ans.
Le bonus, les congés, des espaces de liberté pour s'instruire... ne doivent pas être des faveurs, mais un droit des travailleuses domestiques, c'est ce que propose un avant-projet de loi sur le travail domestique soumis, en décembre dernier, au Parlement par le ministère à la Condition féminine.
Jacqueline, informée de l'existence de cet avant-projet de loi, est sceptique.
« Oh ! Oh ! Ce serait bien pour nous. Mais les patrons et patronnes vont-ils marcher dans cette logique. Voyez la fille là-bas, elle travaillait chez une dame, elle a eu une fièvre pendant trois jours, la dame l'a renvoyée alors qu'elle aurait eu un mois dans le travail dans six jours » rapporte une jeune femme qui, de loin, écoutait la conversation.
Source: Le Matin