Pierre Josué Agénor CADET
Depuis plusieurs décennies, malgré les beaux discours, les rencontres et colloques, les séminaires et les déplacements, les tentatives de réformes et directives en matière d'éducation, l'élaboration de plans et de nouveaux programmes, les aides internationales pour l'éducation, on ne cesse de souligner que le système éducatif haïtien est archaïque et que le niveau de scolarisation et d'alphabétisation est très bas. Et cette réalité suscite cette question : Haïti a- t- elle une politique éducative ?

Pour maints spécialistes de l'éducation, la politique éducative de notre pays existe, mais elle vacille. Des exemples comme la réforme initiée en 1976 par le ministre Raoul Pierre-Louis et lancée en 1979 par le ministre Joseph C. Bernard, relancée en 1994 à travers le plan national d'éducation et de formation, le projet de loi sur l'orientation de l'éducation en 1998 sont autant de preuves qui permettent de croire que les autorités gouvernementales se sont souciées de ce que l'école doit être chez nous.
Et des exemples, on n'en manque pas. On pourrait en citer à flots. A l'heure actuelle, le nouveau secondaire, un projet d'école de qualité axé sur l'approche par compétence, bien que mal parti, est mis en expérimentation dans quelques établissements publics et privés de la capitale et des villes de province.
Tous ces efforts, inspirés le plus souvent par une logique trop vénale, n'ont jamais pu aboutir ni même tenir lieu de pensée (comme j'ai eu à le souligner dans Mes réflexions sur le nouveau secondaire, Le Nouvelliste du mardi 6 novembre 2007, pp. 21-23 ). Au contraire, ça contribue à rendre le pays plus pauvre, plus régressant. Or, on le sait tous, la force d'un pays se mesure au 21e siècle à l'aune de sa capacité à produire de l'intelligence.
Mais pourquoi toutes ces tentatives de réformes n'ont jamais été ni appliquées globalement dans aucune école, ni évaluées ? Pourquoi tous ces projets ne sont jamais audibles ? Pourquoi les autorités haïtiennes ont toujours perdu leur politique éducative ?

Pour ma part, la politique éducative en Haïti pêche sur plusieurs lignes essentielles : pénurie de propositions convaincantes sur l'éducation, budget trop anodin alloué à l'éducation, instabilité du personnel enseignant causée par la dévalorisation du métier, mauvaises conditions de travail des enseignants, absence ou manque d'avantages sociaux pour compenser les salaires des éducateurs, exode de nos cerveaux, idéologisation de l'éducation (présence et influence grossière de membres de tel parti politique donné au MENFP, favoritisme négatif dans le choix des directeurs de lycée, la nomination des enseignants, le recrutement des élèves, insuffisance dans le renforcement des capacités en planification éducative, carence de cadres et de techniciens à la fois compétents, qualifiés, honnêtes et responsables au niveau du MENFP.

Même quand tout est priorité dans ce pays qui va mal , il faut faire de l'éducation une super priorité. Jules Michelet a raison d'écrire : « Quelle est la première partie de la politique ? L'éducation. La seconde ? L'éducation. Et la troisième ? L'éducation». Or l'État haïtien, même après deux cents quatre (204) ans d'Indépendance, n'a pas pensé à mettre en place un budget conséquent et raisonnable pour l'éducation qui compte beaucoup plus d'employés dans l'administration publique.
Il est clair, on ne peut pas réussir une politique éducative sans l'apport des opérateurs de terrain et des planificateurs de l'éducation, des connaissances des acteurs du processus de planification stratégique et des firmes spécialisées en science de l'éducation. Malheureusement on constate qu'il y a des attentistes en Haïti qui profitent de toute annonce de réforme à des buts purement et simplement lucratifs, sans se soucier de la qualité de la marchandise à livrer.

De plus, le secteur éducatif en Haïti n'est pas stable. Les meilleurs enseignants se tournent en majeure partie vers d'autres domaines. D'autres pratiquent le métier avec beaucoup de désinvolture et de découragement. Ils y sont surtout en transit. Plus grave encore, il n'y a pas de continuité. On change couramment de décideurs. Chaque ministre de l'éducation charrie son équipe constituée très souvent d'individus qui n'ont rien à voir avec l'éducation. On les retrouve parachutés directeurs et membres de cabinet, directeurs techniques, directeurs départementaux, directeurs et censeurs de lycée, etc. De telles traditions entravent toute politique éducative. Elles ne permettent pas de consolider les projets et les visions de développement de l'éducation.

Notre pays a bel et bien une politique éducative. Mais elle tourne et fait face à des contraintes de mise en oeuvre parce qu' elle n'est jamais clairement définie. Dans ce cas, les autorités doivent prendre des mesures courageuses de redressement.
Source: Le Nouvelliste