Par Natacha Clergé
Pour la population de La Bruyère, les femmes particulièrement, les perspectives sont plutôt sombres. Le taxi-moto et l'émigration en République voisine constituent, pour les hommes, les seules alternatives au chômage et à la pauvreté.
Erlande, 15 ans, habite le long de la route cahoteuse de La Bruyère, dans une maison penchée, une « Tour de Pise » de 2 mètres de hauteur. Erlande est déjà mère d'un enfant à l'instar de beaucoup de jeunes femmes de La Bruyère, 4e section communale de l'Acul-du-Nord. Elle a abandonné l'école en huitième année fondamentale et, depuis, elle consume ses journées dans les tâches domestiques. « Je lave, je cuisine, je m'occupe de l'enfant, c'est tout », explique-t-elle, tenant un seau et se dirigeant vers l'unique rivière de la zone où, quotidiennement, les femmes de la communauté font la lessive. L'école est quelque chose qui ne fait plus partie des aspirations d'Erlande. « Je suis une adulte maintenant. Ce qu'il me faut, c'est un commerce », souhaite-t-elle.

Avoir un commerce, c'est plutôt rare dans la région. À La Bruyère, çà et là, on observe des femmes offrant de petits pâtés ou encore des chicos importés de la République dominicaine, de petits paquets de poivre, du pain, de la cassave et des boissons gazeuses, conservées au frais dans des thermos. En effet, à cause de l'absence d'électricité, la glace y est une denrée précieuse. Le bloc de glace s'achète à 500 gourdes dans une localité toute proche, tandis que le quart est revendu à 200 gourdes aux vendeuses de boissons gazeuses.
Les jeunes femmes, qu'une maternité prématurée ne semble pas incommoder, sont les plus grandes victimes du dénuement ambiant. C'est le cas de Phanior, pourtant adolescente (16 ans), qui cumule les tâches domestiques et les études scolaires. « Avant d'aller à l'école, je prépare la nourriture, je nettoie la maison, et l'après-midi, je vais à l'école », raconte-t-elle.
Depuis quelques mois, Phanior n'assiste plus aux classes de couture à l'unique école d'économie domestique de la communauté. « La World Vision paie le cours. Mais acquérir la toile, les ciseaux, les centimètres, tout le matériel nécessaire, cela suppose aussi de l'argent. Ce que je n'ai pas ; alors j'ai arrêté », confie-t-elle.
Si l' « embrigadement » des femmes dans les écoles d'économie domestique est une pratique critiquée par les féministes, à La Bruyère, c'est toute une autre conception.
« Nous demandons aux sénateurs et sénatrices de nous donner dix machines à coudre pour instituer des cours de couture pour les jeunes femmes de la zone. Ce serait pour nous une opportunité énorme », a lancé Isaac André, directeur de l'École nationale mixte de La Bruyère, à l'endroit de la délégation parlementaire participant à l'inauguration du nouveau bâtiment de l'école.
À défaut de suivre des cours d'arts ménagers, tous les quinze jours, Phanior et d'autres jeunes femmes de la communauté s'habillent avec soin pour participer à un cours de « savoir-vivre offert par miss Marise », une infirmière de la zone qui enseigne des notions de bienséance, d'amour-propre et vulgarise des informations sur le VIH / sida ».
À Balan, les hommes échappent à la situation. « Avec mon taxi, je vais souvent au Cap et en République dominicaine pour travailler. C'est d'ailleurs avec cet argent que je me suis acheté une moto. Des amusements, il n'y en a pas beaucoup ici à la Bruyère, comparativement à la République dominicaine, voire le Cap-Haïtien. Cependant, parfois, pour nous divertir, nous jouons du tambour et du gong pendant toute une nuit. Nous appelons cela ‘vodou'. C'était le cas le 1er janvier dernier », apprend Hans, 28 ans, juché sur sa moto.
Le « vodou » du 1er janvier, une fête à laquelle Erlande et Phanior n'ont pas participé : « Je n'ai pas assisté à cette fête, j'ai seulement constaté les préparatifs », affirme Erlande.
Source: Le Matin